Sur le quai de Makemo, petit atoll de 800 habitants perdu dans l’archipel des Tuamotu, un jeune militaire français note les noms des collégiens qui montent à bord. “Teriitehau”, répond l’élève. “Tu peux me l’épeler ?”, demande le soldat. La barrière linguistique ralentit l’évacuation fictive, mais le sourire reste aux lèvres : ce samedi de juin, 120 personnes jouent les rescapés d’un cyclone dévastateur. Autour d’eux, 320 soldats français, assistés par les Îles Cook, les Tonga et l’armée américaine, orchestrent leur transfert vers les navires.
L’exercice Marara, qui signifie “poisson volant” en tahitien, se déroule tous les deux ans en Polynésie française. Son objectif : coordonner les forces terrestres, aériennes et maritimes face à une catastrophe naturelle, tout en faisant travailler ensemble douze armées venues du Pacifique, des États-Unis au Japon en passant par l’Australie ou les petits États insulaires comme les Samoa et les Tuvalu. En 2026, cette édition a mobilisé plus de 1.000 militaires, cinq navires, deux avions et deux hélicoptères, déployés en quinze jours.
Quatre camions militaires convoient les élèves et le personnel du collège jusqu’à l’embarcadère. Ils grimpent à bord du Te Kukupa II des Îles Cook, du Bougainville de la Marine française ou du Teriieroo a Teriierooiterai, un patrouilleur de 80 mètres capable d’accueillir 200 rescapés. Une fois sur le pont, les adolescents sortent guitares et ukulélés pour entonner des chants en reo pa’umotu, la langue locale. “Ça nous fait comprendre que l’armée est là pour nous si jamais un cyclone nous touche, parce qu’ici on n’a aucune issue”, confie Marara Helme-Estall, élève de troisième qui n’exclut pas une carrière militaire.
“C’est vraiment dur au début, mais on progresse”
Les langues et les méthodes de travail différentes compliquent la coordination. “La principale difficulté quand on travaille avec les Français, c’est la communication : ça a été vraiment dur au début, mais on progresse. Et on a des manières d’agir différentes, mais on apprend les uns des autres”, reconnaît le lieutenant Brandon Ta’ofi, qui commande une unité de 23 Tongiens. Ses hommes logent sous des lits de camp équipés de moustiquaires, où sèchent treillis et paréos.
L’état-major ajoute en cours de route des difficultés non prévues : retrouver un pêcheur disparu en mer, gérer les pannes d’un C-130 américain et d’un A400M français, qui contraignent les troupes à recourir à des moyens civils[1]. Lors d’un exercice précédent, c’est la gestion de l’eau qui avait posé problème. Cette fois, les 19 militaires chargés du soutien logistique ont acheminé 150.000 litres d’eau dans d’imposantes citernes souples. Ils peuvent aussi fournir de l’eau potable à la population grâce à des osmoseurs et des systèmes de purification.
Une scène de guerre hybride non loin des guitares
Un scénario a surpris les participants : celui d’un “État compétiteur” non nommé profitant du chaos du cyclone pour déstabiliser un atoll à l’aide d’une milice armée[3]. Une séquence qui rappelle que Marara, au-delà du secours aux populations exposées au changement climatique, sert aussi à montrer que la France conserve une place dans la zone Asie-Pacifique, région de tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine.
“Cet exercice donne une place à la France dans le Pacifique et beaucoup de nos partenaires se rendent compte qu’elle est un acteur qui compte et a une réelle présence militaire en Indo-Pacifique”, déclare le colonel François Reynaud, commandant du régiment d’infanterie de marine du Pacifique-Polynésie, dont les effectifs ont augmenté de plus de 50 % après la dernière loi de programmation militaire[2].
Autant de recrues que toute l’Île-de-France
Pour de nombreux Polynésiens des atolls isolés, où l’on vit surtout de la pêche et du coprah, cette amande de noix de coco, l’armée représente la promesse de découvrir le monde tout en trouvant un emploi. Les 280.000 habitants de Polynésie française fournissent chaque année à l’armée autant de nouvelles recrues que toute l’Île-de-France.
La montée en puissance militaire française dans le Pacifique se poursuit. Des travaux sur la zone militaire de l’aéroport de Tahiti-Faa’a doivent permettre d’y accueillir cinq A400M simultanément. Un de ces appareils, basé à Nouméa, sera affecté au Pacifique dès 2028, et un nouveau patrouilleur surveillera la zone économique exclusive dès 2027[2].
Sources
3 sources · 4 faits vérifiés

