Voilà un patron qui gagne de l’argent grâce à l’intelligence artificielle et qui, dans le même souffle, accuse ses concurrents de préparer une révolution marxiste. Alex Karp, à la tête de Palantir, ne fait jamais dans la demi-mesure. Lundi, dans sa lettre trimestrielle aux actionnaires, il a remis une pièce dans la machine à provoquer, expliquant que les grands laboratoires d’IA seraient devenus trop peu fiables pour les entreprises.
Le personnage vaut d’être présenté. Karp a étudié la philosophie et décroché un doctorat en théorie sociale, ce qui explique sans doute sa manie de convoquer Marx pour parler de logiciels. Selon lui, ceux qui construisent les grands modèles de langage cherchent, consciemment ou non, à s’emparer des moyens de production de leurs propres partenaires. Traduction : ils veulent aspirer les données, le savoir-faire et la propriété intellectuelle des clients qu’ils prétendent servir.
La charge serait presque crédible si elle ne venait pas de quelqu’un qui vient de publier des résultats records précisément grâce à l’engouement pour l’IA. C’est là tout le paradoxe.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au deuxième trimestre, Palantir affiche 1,9 milliard de dollars de revenus, en hausse de 93 % sur un an, et 1,1 milliard de dollars de bénéfice[2]. Karp le formule crûment dans sa lettre : la société a dégagé « plus de profit en un seul trimestre que de chiffre d’affaires total sur la même période l’année précédente »[2]. Difficile, dans ces conditions, de se faire passer pour la victime d’un complot capitaliste.
Le vocabulaire « tech bro patriote » de la conférence trimestrielle
Lors de l’appel avec les analystes de Wall Street, Karp a poussé son analogie plus loin, dans un registre que la source qualifie de jargon « tech bro patriote », courant chez les entreprises de technologie de défense. La rédaction de TechCrunch note au passage que la direction de Palantir est exclusivement masculine[2].
Le patron demande alors si les entreprises vont vraiment souscrire à un avenir où leur travail aiderait leurs « adversaires » à gagner, au profit d’un « petit groupe minuscule de gens vivant dans un endroit minuscule », persuadés que parce qu’ils mangent des légumes et ne soutiennent pas les soldats, ils méritent de détenir la totalité des moyens de production du pays. Le reste de la population, poursuit-il, n’aurait qu’à encaisser le coût de cette révolution.
Face à cela, Palantir se présente comme le contre-modèle : un logiciel d’analyse et d’IA agnostique en modèles, vendu aux gouvernements et aux entreprises, qui laisse ces organisations garder la main sur leurs données comme sur ce que Karp appelle leur « échappement » d’IA, autrement dit leurs requêtes, leur orchestration et leur contexte.
Sa formule sur le mode de facturation est restée dans les mémoires. « Vous payez pour le droit de les laisser migrer votre propriété intellectuelle, votre savoir-faire, votre expertise vers leur modèle, afin qu’ils bâtissent une entreprise concurrente qui n’aura plus besoin ni de vous ni de vos gens »[1], lance-t-il. Et de conclure que ces labos agissent au nom de ce qu’ils croient être des raisons morales : ils se pensent supérieurs, donc légitimes à « coloniser votre entreprise »[1].
Une inquiétude qui dépasse le seul Karp
On peut lever les yeux au ciel devant l’outrance du propos, et le mois dernier déjà, Karp avait tenu des propos incendiaires sur CNBC, qualifiant les prix pratiqués par les labos d’IA de « taxe sur la richesse » imposée aux entreprises et accusant Silicon Valley de vouloir sous-traiter le champ de bataille du pays[5]. Le personnage est coutumier du fait.
Reste que, derrière le vocabulaire provocateur, il pointe une crainte de plus en plus partagée. Satya Nadella, le patron de Microsoft, a exprimé un doute voisin. Le raisonnement s’appuie sur une réalité tangible : la liste des entreprises qui ont noué des partenariats avec Anthropic ou OpenAI, ou qui les ont payés, avant de voir ces mêmes labos lancer des activités concurrentes, des outils de design à la santé, du juridique jusqu’à la découverte de médicaments.
La vérité est probablement plus banale que le récit à la Karp. Aucun de ces acteurs n’est un vilain ni un héros de l’économie, pas plus que n’importe quelle société à but lucratif. Le marché de l’IA grossit si vite qu’il y a manifestement de la place pour tout le monde, et les résultats de Palantir en sont la meilleure preuve.
Pour un lecteur français, cette querelle américaine a le mérite de poser la bonne question : qui détient les données, qui héberge, qui dépend de qui. Karp la formule à sa manière, brutale et intéressée. Mais la dépendance qu’il décrit, celle d’entreprises qui nourrissent à leurs frais les modèles de leurs futurs concurrents, est exactement le piège que les acteurs européens devraient regarder en face avant de confier leurs actifs les plus stratégiques aux géants d’outre-Atlantique.
Sources
3 sources · 6 faits vérifiés

