Le Rafale a bataillé pendant vingt ans avant de séduire les clients étrangers. Pourtant, la France prépare déjà l’avion de combat de la prochaine génération, au sein du programme FCAS.
L’histoire du Rafale est souvent résumée à ses succès récents : Inde, Indonésie, Grèce, Émirats arabes unis. On oublie vite les années de disette, les appels d’offres perdus, les commandes étrangères qui n’arrivaient pas. Pourtant, c’est précisément ce parcours chaotique qui pose la question aujourd’hui : à quoi bon lancer un programme de combat de nouvelle génération quand le précédent a mis si longtemps à trouver preneur ?
La réponse tient en un mot : le temps. Concevoir un avion de guerre prend deux décennies. Si la France attend que le Rafale soit en bout de course pour commander son successeur, elle se retrouvera sans outil de souveraineté aérienne au moment précis où la menace monte en Europe.
Le FCAS, un programme franco-germano-espagnol sous tension
Le Future Combat Air System, ou FCAS, est le programme phare de la coopération européenne de défense. Il réunit la France, l’Allemagne et l’Espagne autour d’un objectif commun : construire un système de combat aérien de sixième génération, associant un avion piloté à des drones et une architecture de données en réseau.
Sauf que les deux motoristes industriels du projet, Dassault Aviation côté français et Airbus côté germano-espagnol, ne trouvent pas d’accord sur le partage du travail. En avril 2026, Dassault a publiquement estimé qu’il ne restait que quelques semaines pour sauver le programme, selon Le Monde [1]. La querelle porte sur qui contrôle quoi : la conception du démonstrateur, les technologies clés, la propriété intellectuelle. Autant de sujets où ni Paris ni Berlin ne veut céder.
Ce blocage n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années, les deux partenaires s’accusent mutuellement de freiner les négociations. Mais la tension a franchi un cran : en mars 2026, Le Monde notait que les ambitions politiques des deux pays avaient fini par buter sur la réalité industrielle [1]. Dassault ne veut pas perdre la maîtrise d’oeuvre d’un programme qu’il considère comme l’héritier direct de ses savoir-faire. Airbus, actionnaire de programmes militaires majeurs en Allemagne et en Espagne, revendique une part équivalente.
Pourquoi Dassault ne peut pas se permettre d’attendre

Le cycle de développement d’un avion de combat militaire dépasse en général vingt ans entre le lancement du programme et la livraison aux premiers clients export. Le Rafale en est la démonstration : commandé à la fin des années 1980, il n’a décroché son premier contrat étranger qu’en 2015, avec l’Égypte. Les commandes se sont ensuite accélérées, mais la fenêtre de compétitivité export reste limitée dans le temps.
Si Dassault veut qu’un successeur soit opérationnel dans les armées françaises vers 2045-2050, il faut que les études de conception démarrent maintenant. Différer d’une législature, c’est décaler la livraison d’autant, avec un Rafale qui vieillit face à des concurrents qui, eux, n’attendent pas.
Les chiffres récents de l’avionneur donnent une idée de la pression financière qui accompagne ces choix. En 2025, Dassault Aviation prévoyait de livrer 25 Rafale et 40 Falcon, pour un chiffre d’affaires annuel attendu autour de 6,5 milliards d’euros [2]. Une base solide, mais qui repose encore largement sur les commandes passées. Le carnet export doit sans cesse être réalimenté.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Livraisons Rafale prévues en 2025 | 25 appareils |
| Livraisons Falcon prévues en 2025 | 40 appareils |
| Chiffre d’affaires annuel attendu (2025) | environ 6,5 milliards d’euros |
| Résultat opérationnel 2022 | 572 millions d’euros |
Source : Reuters
Pourquoi le FCAS conditionne la souveraineté aérienne française
Le précédent de l’Inde et du J-10 pakistanais : une leçon pour la prochaine génération
En mai 2025, le conflit aérien entre l’Inde et le Pakistan a fourni un test grandeur nature, involontaire et brutal, des capacités du Rafale face au J-10C chinois. Le Pakistan a affirmé avoir abattu trois Rafale indiens grâce à ses chasseurs de fabrication chinoise [4]. Delhi n’a ni confirmé ni infirmé ces pertes. Des responsables américains ont reconnu que des appareils indiens avaient bien été touchés par des J-10 pakistanais.
Le Rafale et le J-10C sont tous deux classés en génération 4.5. Ce que cet épisode révèle, c’est que la supériorité aérienne n’est jamais acquise : elle dépend autant des missiles embarqués, de la guerre électronique et de la doctrine d’emploi que de l’avion lui-même. Pour Dassault comme pour la DGA, l’argument saute aux yeux : face à des adversaires qui développent des appareils de cinquième et sixième génération, la France ne peut pas se contenter de moderniser l’existant indéfiniment.
L’épisode a aussi eu un effet inattendu sur la réputation export du Rafale. Des pays qui hésitaient ont regardé de plus près. D’autres ont interrogé les performances réelles. Dans les deux cas, la communication de crise de Dassault a été rendue difficile par l’absence de confirmation officielle française ou indienne.
Souveraineté industrielle : ce que la France risque à l’arrêt du FCAS
Un programme de combat aérien, ce n’est pas seulement un avion. C’est une filière entière : motoristes, électroniciens, missiliers, sous-traitants de structures composites. Safran pour les moteurs, Thales pour les capteurs, MBDA pour les missiles. Si le FCAS est abandonné ou confié majoritairement à Airbus, une partie de cette chaîne de valeur migre vers l’Allemagne ou l’Espagne.
Le budget de défense français est en hausse. Emmanuel Macron a annoncé en novembre 2025 un effort supplémentaire de 6,5 milliards de dollars sur deux ans, avec un objectif de 64 milliards d’euros de dépenses annuelles en 2027, contre 32 milliards en 2017 [5]. Mais dépenser plus ne sert à rien si les commandes partent à l’étranger faute d’un programme national structurant.
C’est là que le parallèle avec le Rafale prend tout son sens. Pendant les années sans export, la chaîne de production du Rafale a été maintenue grâce aux seules commandes de l’armée de l’air française. Un exercice d’équilibriste coûteux, mais qui a préservé la compétence industrielle. Sans commandes nationales suffisantes pour alimenter un programme FCAS, ce scénario ne pourra pas se reproduire.
Dassault entre deux feux : FCAS européen ou solution nationale ?
Si les négociations avec Airbus échouent définitivement, la France se retrouverait face à un choix inconfortable : lancer un programme 100 % national, beaucoup plus coûteux, ou se tourner vers d’autres partenariats, britanniques par exemple via le GCAP, ou américains, ce qui poserait de tout autres questions de souveraineté.
Un programme solo n’est pas inimaginable. Le Rafale lui-même est né du refus de la France de se fondre dans l’Eurofighter en 1985, pour des raisons de maîtrise technologique. Cette décision, critiquée à l’époque comme du nationalisme industriel, a finalement donné à Paris un levier diplomatique que ses partenaires européens n’ont pas : un avion de combat exportable, sans contrainte politique d’un autre pays.
La question qui se pose maintenant n’est pas de savoir si un successeur au Rafale est nécessaire. Tout le monde dans la filière sait qu’il l’est. Elle est de savoir si la France accepte de partager suffisamment pour maintenir un programme européen viable, ou si elle préférera payer seule pour conserver le contrôle total. Le calendrier, lui, n’attend pas : chaque mois de blocage sur le FCAS repousse d’autant la date à laquelle un nouvel appareil sera disponible.
FCAS et Rafale successeur : les chiffres à retenir
- Dassault et Airbus restent bloqués sur le partage industriel du FCAS en 2026.
- En mai 2025, le Pakistan a affirmé avoir abattu trois Rafale indiens avec des J-10C chinois, ce que Delhi n'a pas confirmé.
- Dassault visait un chiffre d'affaires de 6,5 milliards d'euros en 2025 avec 25 Rafale livrés.
- La France vise 64 milliards d'euros de dépenses militaires annuelles en 2027, soit le double de 2017.
- Dassault a estimé en avril 2026 qu'il restait quelques semaines pour sauver le programme FCAS.
Sources
4 sources · 5 faits sourcés
