Derrière la façade de solidité des dirigeants d’entreprise se cache une réalité peu documentée : un tiers d’entre eux renonce à se faire soigner, faute de temps.
Le sujet n’a rien d’anecdotique. En France, les chefs d’entreprise sont plus de 7 millions, à la tête d’ETI, de PME ou d’auto-entreprises. Leurs structures génèrent la moitié du PIB et portent 6 emplois privés sur 10. Quand un dirigeant s’effondre, c’est rarement seul qu’il tombe.
Pourtant, la santé mentale de cette population reste un angle mort des politiques publiques. Désignée Grande Cause Nationale 2025, la santé mentale a enfin gagné le débat collectif. Mais les patrons, eux, restent en marge du dispositif.
31 000 dirigeants perdus en six mois, les chiffres qui alertent
Philippe Rouault, président de la Chambre de commerce et d’industrie du Morbihan, a posé les chiffres sur la table lors d’une table ronde organisée à l’Établissement public de santé mentale de Charcot, à Caudan, en novembre dernier. L’événement, co-piloté avec la préfecture du Morbihan, était une première du genre. [4]
« 31 000 chefs d’entreprise ont perdu leur emploi au cours du premier semestre 2025 en France », a-t-il rappelé. Et « un tiers des dirigeants renonce à se faire soigner faute de temps et préfère privilégier leur entreprise. » Deux phrases. Elles suffisent à mesurer l’ampleur du problème.
En Mayenne, le tableau n’est pas plus rassurant. Le président du Medef 53 signale une hausse des défaillances d’entreprise de 10 %, et cite le cas du fabricant de textiles industriels TDV Industries, en difficulté depuis fin 2025. Il alerte sur la santé mentale des chefs d’entreprise, « qui se prennent toutes ces vagues ». [1]
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Chefs d’entreprise ayant perdu leur emploi (1er semestre 2025) | 31 000 |
| Dirigeants renonçant à se faire soigner | 1 sur 3 |
| Dirigeants estimant qu’il ne faut pas parler de leur mal-être | 66 % |
| Part des dirigeants souffrant de dépression ou d’anxiété | près d’1 sur 3 |
Source : Ouest-France / CCI Morbihan, La Voix du Nord
Pression constante, isolement structurel : le cocktail toxique du patron

Diriger une entreprise, c’est souvent porter seul des décisions qui engagent des dizaines, parfois des centaines de personnes. Pas de N+1 pour arbitrer, pas de collègue à qui déléguer l’angoisse du vendredi soir avant une échéance de trésorerie. Cet isolement n’est pas un trait de caractère : c’est une donnée structurelle du rôle.
Résultat : des milliers de dirigeants avancent chaque jour sur le fil, dissimulant fatigue chronique, stress extrême, troubles du sommeil ou douleurs physiques sous une façade de solidité, selon La Tribune. [2] Le tabou est d’autant plus tenace que, dans les milieux patronaux, 66 % des dirigeants estiment qu’il ne faut pas en parler, contre 40 % chez les salariés.
Près d’un tiers souffre pourtant de dépression ou d’anxiété. [5] Ces chiffres, rapportés par La Voix du Nord, contredisent frontalement le mythe du patron invulnérable.
Pourquoi le tabou patronal fragilise l'économie française
Une hémorragie silencieuse qui atteint le tissu économique
Le sujet dépasse la sphère individuelle. Quand un dirigeant s’épuise ou craque, c’est souvent l’entreprise entière qui vacille. Décisions différées, signaux d’alerte ignorés, management dégradé : les effets se propagent en cascade, jusqu’aux salariés et aux sous-traitants.
La tribune publiée dans La Tribune est explicite : si ce tabou n’est pas levé rapidement, « c’est l’ensemble de notre tissu économique qui risque d’en payer le prix ». La formule est forte, mais les chiffres la justifient. Avec 7 millions de dirigeants qui génèrent la moitié du PIB français, la santé mentale patronale est une question de politique économique, pas seulement de bien-être.
Les salariés, eux, ne sont pas épargnés. Selon une étude Ipsos, un salarié sur quatre se dit en mauvaise santé mentale. [3] Les secteurs les plus touchés sont l’hébergement médico-social et l’action sociale (34 %), l’hébergement et la restauration (30 %), l’administration publique (30 %). L’industrie s’en tire un peu mieux, avec 21 % de salariés concernés, mais le chiffre reste loin d’être négligeable.
Des initiatives locales, mais encore trop isolées
La table ronde de la CCI du Morbihan à l’EPSM Charcot en est un exemple concret : briser l’isolement, libérer la parole dans un cadre sécurisé, confronter les dirigeants à des professionnels de santé. L’initiative est saluée comme une première dans le département.
Au niveau national, le Medef a prévu un grand événement à l’Accor Arena, à Paris, le 13 octobre, intitulé « Faisons gagner la France ». Frédéric Devineau, délégué général du Medef, le décrit comme « l’apparence d’un meeting, avec des prises de parole, des témoignages ». La santé mentale des patrons y figurera parmi les sujets de fond.
Ces initiatives restent cependant éparses. Elles ne constituent pas encore un dispositif structuré, accessible, et surtout anonyme, à la hauteur de l’enjeu.
Cellules d’écoute, dispositifs publics : ce qui manque encore
Les appels à la mobilisation se multiplient. La Tribune plaide pour deux leviers concrets : intégrer la santé mentale des dirigeants dans les dispositifs de santé publique, au même titre que celle des salariés, et créer des cellules d’écoute anonymes et gratuites, en lien avec les fédérations professionnelles et les réseaux d’accompagnement.
Rien de tel n’existe encore à l’échelle nationale. Les médecins du travail ne couvrent pas les indépendants. Les mutuelles proposent rarement des dispositifs dédiés aux dirigeants non-salariés. Et les réseaux consulaires, malgré de bonnes volontés locales, manquent de moyens pour systématiser l’accompagnement.
Un tiers des dirigeants renonce aux soins faute de temps : c’est précisément sur ce point que l’offre doit se réinventer, avec des formats courts, accessibles, et sans stigmate. La CCI du Morbihan l’a compris. Il reste à ce modèle à trouver une échelle nationale.
Santé mentale des dirigeants : les chiffres à retenir
- 31 000 chefs d'entreprise ont perdu leur emploi au premier semestre 2025 en France.
- Un tiers des dirigeants renonce à se faire soigner, préférant consacrer ce temps à leur entreprise.
- 66 % des patrons estiment qu'il ne faut pas parler de leur mal-être, contre 40 % des salariés.
- Près d'un tiers des dirigeants souffre de dépression ou d'anxiété.
- Les 7 millions de chefs d'entreprise français portent 6 emplois privés sur 10 et génèrent la moitié du PIB.
Sources
5 sources · 5 faits sourcés
