Le 23 juin 2026, l’Assemblée nationale française adopte en première lecture un projet de révision constitutionnelle ouvrant la voie à l’autonomie de la Corse. Trente-neuf ans plus tôt, Edmond Simeoni traçait déjà cette perspective.
En 1987, sur la scène d’un théâtre de Bastia, le docteur Edmond Simeoni dresse un bilan sans détour. Économie à bout de souffle, agriculture en ruine, intérieur dépeuplé, société en perte de repères, violence qui monte : la Corse traverse, selon lui, l’une des périodes les plus graves de son histoire contemporaine. Tout en affirmant l’existence du peuple corse, « fruit de l’Histoire », il refuse la logique d’affrontement et appelle chacun à prendre sa part de responsabilité. « La situation de la Corse n’est pas désespérée ; ce sont les Corses qui désespèrent », lance-t-il ce soir-là .
Le leader historique d’Aléria écarte les logiques d’accusation mutuelle et plaide pour le dialogue, la démocratie, la justice sociale et le développement économique. Face au risque d’un affrontement interne qu’il juge suicidaire, il propose une voie non violente : débat public, mobilisation citoyenne, désobéissance civile, concertation. Pour lui, l’avenir de l’île est entre les mains de son peuple, qui a le pouvoir de construire la paix, la démocratie et la justice.
Relire ce discours aujourd’hui est troublant. Une grande partie des questions soulevées en 1987 demeurent d’une étonnante actualité. Pourtant, la Corse a profondément changé[1]. Le FLNC annonce la fin de la lutte armée en 2014, tournant majeur de l’histoire contemporaine de l’île. Ce geste met fin à plusieurs décennies de clandestinité organisée. Des reprises d’actions clandestines réapparaissent à partir de 2023, mais elles restent sans commune mesure avec la période antérieure.
L’assassinat d’Yvan Colonna, moment de rupture
L’assassinat d’Yvan Colonna en mars 2022 constitue un autre moment historique. La mobilisation d’une partie de la jeunesse corse et les manifestations qui suivent provoquent une crise politique majeure entre la Corse et l’État français. C’est dans ce contexte qu’un nouveau cycle de discussions institutionnelles s’ouvre entre Paris et les représentants élus de l’île.
Ce processus, communément appelé « processus de Beauvau », débouche sur un projet d’évolution institutionnelle. Le 23 juin 2026, l’Assemblée nationale française adopte en première lecture un projet de révision constitutionnelle ouvrant la voie à un statut d’autonomie pour la Corse[1]. Ce vote marque un événement historique que peu auraient imaginé possible en 1987.
Une trajectoire militante née en 1967

Edmond Simeoni naît le 6 août 1934 à Corte. Il étudie la médecine à Marseille, où il se spécialise en gastro-entérologie, mais le militantisme l’appelle déjà . À peine diplômé, il participe à la lutte contre l’installation d’une base nucléaire sur le site de l’Argentella[3]. « La Corse n’est pas à vendre », dit-il déjà à ceux qui marchandent l’île. Il s’installe à Bastia, ouvre un cabinet, mais ne range jamais sa voix.
En 1967, avec son frère Max, il fonde l’Action Régionaliste Corse[4]. L’objectif : poser les premières pierres d’un mouvement structuré, enraciné, tourné vers une renaissance culturelle, économique et politique de l’île. Lorsque l’affaire des « boues rouges » éclate en 1973, Edmond Simeoni devient la voix d’une colère populaire. Il n’est plus seulement un militant, il est devenu un leader capable de fédérer, d’éclairer, de déranger, et parfois, de diviser[3].
Pourquoi le discours de 1987 résonne en 2026
Aléria, août 1975 : le nom entre dans l’histoire
Le jeudi 21 août 1975, dans une cave viticole d’Aléria, Edmond Simeoni troque sa blouse blanche contre un t-shirt modeste. Médecin de profession, il est aussi le chef de file d’un nationalisme corse en pleine ébullition. Aux côtés d’une quinzaine de militants, il investit pacifiquement les lieux. Quelques fusils, des slogans peints sur les murs (« Tarra corsa à i corsi », « Colons fora ») et une revendication : dénoncer l’opacité, la corruption et le mépris dont souffre la terre corse, notamment dans le monde agricole, gangréné par des intérêts rapatriés d’ailleurs[3].
L’événement marque un point de départ du nationalisme corse moderne[4]. En 1987, sur la scène du théâtre de Bastia, Edmond Simeoni regrettera publiquement Aléria[3]. Ce regret ne signifie pas qu’il renie le combat, mais qu’il cherche une autre voie, non violente, pour porter la cause corse.
Un peuple ouvert et fraternel, selon Gilles Simeoni

Cette vision d’un peuple corse enraciné mais ouvert traverse les générations. Dans un discours prononcé à Bastia lors d’un meeting « Pè a Corsica », Gilles Simeoni, fils d’Edmond, reprend cette ligne : « La Corse que nous voulons construire n’est pas la Corse des seuls nationalistes. La nation corse pour laquelle nous nous battons n’est pas la nation des seuls nationalistes. Le peuple corse pour lequel nous nous battons, c’est ce peuple ouvert, c’est ce peuple fraternel, c’est ce peuple accueillant, c’est ce peuple qui au fil des siècles s’est nourri, s’est enrichi parce que la Corse a toujours fabriqué des Corses et qu’elle continuera à fabriquer des Corses dès lors que nous pourrons continuer à parler en are Ling. Celles et ceux qui viennent ici et qui choisissent d’élever leurs enfants, d’y construire leur vie, d’apprendre notre langue, de partager nos espoirs sont Corses autant que nous. Leur place est à nos côtés. »[2]
Cette continuité idéologique entre père et fils montre que l’appel d’Edmond Simeoni en 1987 n’est pas resté lettre morte. Il a irrigué toute une génération de leaders nationalistes qui ont choisi la voie démocratique et institutionnelle plutôt que la violence.
De 1987 Ã 2026 : solution politique et reconnaissance
À la lumière du discours de 1987, plusieurs éléments apparaissent. Edmond Simeoni plaidait déjà pour une solution politique, pour la reconnaissance de la réalité corse et pour des réformes profondes permettant à la Corse de maîtriser davantage son destin. Sous cet angle, l’ouverture d’un processus institutionnel et le vote de l’Assemblée nationale constituent incontestablement un événement historique[1].
Edmond Simeoni décède le 14 décembre 2018 à Ajaccio. Des milliers de Corses assistent à ses funérailles et à un hommage qui dure trois jours. Au moment de sa mort, il était considéré comme la figure politique corse la plus éminente des cinquante dernières années[4].
Le discours de 1987 reste d’actualité parce qu’il pose les bonnes questions : comment sortir d’une crise qui mêle économie, identité, violence et institutions ? Comment bâtir une paix durable sans nier les aspirations d’un peuple ? Comment éviter l’affrontement interne tout en exigeant la justice ? Ces questions traversent encore la société corse en 2026.
Le vote de l’Assemblée nationale en juin 2026 ne clôt pas le débat, mais il ouvre une porte qu’Edmond Simeoni réclamait il y a trente-neuf ans. L’avenir de la Corse reste entre les mains du peuple corse, comme il l’affirmait sur scène à Bastia. La différence, c’est qu’aujourd’hui, cet avenir peut s’écrire dans un cadre institutionnel reconnu par l’État français.
Edmond Simeoni et l'autonomie corse : les dates clés
- En 1987, Edmond Simeoni appelle au dialogue et refuse l'affrontement interne en Corse
- Le FLNC annonce la fin de la lutte armée en 2014, tournant majeur de l'histoire contemporaine de l'île
- L'assassinat d'Yvan Colonna en mars 2022 provoque une crise politique majeure et ouvre un cycle de discussions
- Le 23 juin 2026, l'Assemblée nationale vote en première lecture un projet de révision constitutionnelle pour l'autonomie de la Corse
- Edmond Simeoni décède en 2018 et reste considéré comme la figure politique corse la plus éminente des cinquante dernières années
Sources
4 sources · 11 faits sourcés

