Le mot « mafia » sort du non-dit. L’État et les institutions corses nomment désormais la présence mafieuse sur l’île, où le taux d’homicides reste parmi les plus élevés d’Europe.
L’aveu était attendu depuis des années : plusieurs représentants de l’État et de la Collectivité de Corse utilisent maintenant le terme « mafia » pour qualifier la situation criminelle dans l’île. Un rapport de la Collectivité, publié en mars 2025, formalise ce basculement. « Tant que le concept exact n’émerge pas, une réalité criminelle peut aisément rester dissimulée à l’intelligence du public et, plus grave, des organes de répression », rappellent les auteurs cités dans ce document.
Le service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) constate, dans son rapport 2025, une « vaste recomposition » des organisations mafieuses. Les infractions aux codes d’honneur se multiplient : en février 2025, Chloé Aldrovandi, 18 ans, a été tuée « par erreur ». Le 12 janvier 2026, Alain Orsoni, ancien leader nationaliste, a été assassiné lors de l’enterrement de sa mère. Ces faits ont marqué l’opinion. Le taux d’homicides par habitant place la Corse parmi les régions les plus violentes d’Europe.
Contrôle social, terreur visible et loi du silence
La mafia corse repose en grande partie sur un contrôle social et psychologique[2]. L’effet de terreur doit être perceptible pour empêcher les témoignages, la résistance, les refus. Le journaliste d’investigation Jacques Follorou, spécialiste du milieu criminel insulaire au Monde depuis 1998, explique le paradoxe : ce système impose la loi du silence tout en ayant besoin de montrer sa puissance. Un clan qui élimine un rival doit le faire savoir pour asseoir son autorité.
Dans les villages, « tout le monde sait », formule entendue en permanence. Ce savoir reste informulé publiquement. Le rapport de la Collectivité de Corse, daté de mars 2025, affirme que « les concepts de ‘présence mafieuse’, ‘logique mafieuse’, ‘pression mafieuse’, ‘dérive mafieuse’ ont aujourd’hui incontestablement pénétrés de façon claire et irréversible le débat public en Corse »[1]. Le texte insiste sur la confiance nécessaire : pour que la société corse puisse faire face aux dérives mafieuses, elle doit aussi retrouver confiance dans l’État et dans ses institutions.
Ce changement de vocabulaire marque un virage. Follorou a publié en février 2026 Corse : Mafia et antimafia, La guerre est déclarée, aux éditions Robert Laffont. Le pouvoir mafieux corse reste jeune comparé aux organisations siciliennes ou italiennes, ce qui complique sa compréhension. Son emprise s’étend aujourd’hui aux sphères politique et économique.
Des cours antimafia au collège pour déconstruire les mythes
Le rectorat de Corse a lancé, à partir de la classe de 4ᵉ, des cours antimafia destinés à contrer l’emprise du crime organisé auprès des jeunes[5]. Sébastien Ottavi, professeur d’histoire-géographie, distribue des articles de presse relatant des assassinats ciblés, des mises en examen ou des découvertes de dépôts d’armes. L’objectif : confronter les adolescents à la réalité des faits, mais aussi à leurs propres représentations.
Lors d’un de ces cours, une lycéenne a réagi : « C’est sûr que ce n’est pas bien en soi, mais quand cette personne est proche de nous, qu’elle peut nous aider à trouver du travail… En fait, ces personnes apportent du bien et du mal aussi, il faut juste peser le pour et le contre. » Cette phrase résume l’ambivalence : la criminalité reste liée à un tissu social, à des liens familiaux, à une économie parallèle qui offre des opportunités.
Le rectorat mise sur la déconstruction des mythes véhiculés par la culture populaire, les séries télévisées et le bouche-à-oreille. La violence n’est pas glamour, répètent les enseignants. Les assassinats ne sont pas des règlements de comptes entre « hommes d’honneur », mais des meurtres qui frappent aussi des civils. Le dispositif vise à briser l’omerta dès l’adolescence, avant que les codes ne se fixent.
Pourquoi la reconnaissance du mot « mafia » change tout
Recomposition mafieuse et question corse
Le rapport de la Collectivité replace cette question dans sa perspective historique : « Accepter pour chaque partie de regarder ensemble une histoire forte, puissante, douloureuse et à propos de laquelle elles ont souvent une analyse et une mémoire divergentes, voire opposées. » Le crime organisé corse ne se comprend pas sans revenir sur les décennies de conflits politiques, de revendications autonomistes et de défiance envers l’État central.
La reconnaissance du mot « mafia » par les représentants de l’État ouvre un débat qui interroge la société corse sur elle-même, sur son présent et sur son avenir. Elle implique aussi une introspection de la part de l’État, qui doit reconnaître ses propres manquements dans la lutte contre le crime organisé. Ce tournant sémantique s’accompagne d’une mobilisation du corps social : associations, élus locaux, enseignants, magistrats cherchent à briser l’isolement des témoins et des victimes.
Mais la recomposition mafieuse observée par le Sirasco complique la tâche. Les clans se restructurent, les alliances évoluent, les jeunes recrues ne respectent plus toujours les anciens codes. Les assassinats de Chloé Aldrovandi et d’Alain Orsoni illustrent cette dérive : les cibles ne sont plus uniquement des rivaux du milieu, les lieux protégés (un enterrement) ne le sont plus.
Jacques Follorou, interrogé par le podcast Le monde devant soi sur Slate, parle d’un « réveil de la population face à la mafia ». Le journaliste suit le milieu criminel insulaire depuis 1998. Il estime que la période est charnière : soit la société corse parvient à inverser la tendance, soit l’emprise mafieuse se consolide. Les cours antimafia au collège, la reconnaissance officielle du terme, la multiplication des rapports publics sont autant de signaux.
La Corse affiche un des taux d’homicides par habitant les plus élevés d’Europe. Ce constat n’est plus tabou. Le débat public corse intègre maintenant les mots « présence mafieuse », « pression mafieuse », « logique mafieuse ». Reste à transformer ce vocabulaire en actes : démantèlement des réseaux, protection des témoins, assèchement des ressources financières, éducation de la jeunesse. Le chemin sera long, mais le premier pas (nommer la réalité) est franchi.
Mafia en Corse : les faits qui marquent 2025-2026
- Le terme « mafia » est désormais utilisé par l'État et les institutions corses pour qualifier la situation criminelle dans l'île
- Le Sirasco constate une « vaste recomposition » des organisations mafieuses, avec des infractions aux codes d'honneur multipliées
- Des cours antimafia sont lancés au collège dès la 4ᵉ par le rectorat de Corse, visant à déconstruire les mythes auprès des jeunes
- Un rapport de la Collectivité de Corse de mars 2025 formalise la reconnaissance officielle de la présence mafieuse
- Chloé Aldrovandi, 18 ans, tuée « par erreur » en février 2025, et Alain Orsoni, assassiné le 12 janvier 2026 lors de l'enterrement de sa mère, illustrent la violence actuelle
Sources
3 sources · 3 faits sourcés
