Depuis septembre 2024, la Martinique connaît une vague de contestation contre la vie chère, avec un écart de prix alimentaires atteignant 40 % par rapport à l’Hexagone.
Le mouvement a commencé le 1er septembre 2024 par le blocage du Grand Port de Fort-de-France, point de passage de 98 % des marchandises du territoire. Les membres du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC), vêtus de rouge, ont ensuite ciblé les hypermarchés. Les images de barricades enflammées et de voitures incendiées ont marqué les nuits de septembre, au point qu’un couvre-feu partiel a été décrété à Fort-de-France le 18 septembre 2024.
Arlette, salariée, résume la situation sur le parking d’un Carrefour transformé en lieu de rassemblement : « Je suis obligée de me priver pour que mes enfants puissent manger. » Alain-Pierre, retraité, vit « dans le minimum » et redoute le moindre imprévu. Gaël, père de cinq enfants et conducteur d’engin en intérim, se retrouve régulièrement à découvert : « Je ne peux pas offrir à mes enfants les activités qu’ils aimeraient. »
Cette mobilisation, née sur les réseaux sociaux sans relais syndical initial, porte les mêmes griefs que la grève générale de 2009 qui avait paralysé la Martinique et la Guadeloupe. Quinze ans plus tard, les Martiniquais dénoncent toujours la « pwofitasyon », ces profits jugés excessifs qui creusent l’écart de prix avec l’Hexagone[1].
Un surcoût alimentaire de 40 %, des exemples criants
Selon une étude de l’Insee publiée en juillet 2023, les produits alimentaires coûtent 40 % plus cher en Martinique qu’en métropole. L’écart global de prix, tous produits confondus, atteint 13,8 % en 2022. Mais certains produits du quotidien affichent des écarts bien plus marqués. Le comparateur de prix Kiprix relève que quatre pots de compote sont presque trois fois plus chers en Martinique, et un paquet de riz basmati 84 % plus cher qu’en métropole.
Olivier Sudrie, économiste spécialiste des Outre-mer, pointe trois facteurs : « L’éloignement géographique de la Martinique, un système de distribution complexe et une fiscalité obsolète contribuent à maintenir les prix élevés. Ce sont les ménages les plus modestes qui sont les plus touchés par l’inflation, ce qui entraîne un sentiment d’injustice et de colère. »
| Produit | Surcoût en Martinique |
|---|---|
| Produits alimentaires (moyenne) | +40 % |
| Quatre pots de compote | Près de 3 fois plus cher |
| Paquet de riz basmati | +84 % |
| Tous produits (indice Fisher) | +13,8 % |
Source : France 24 (données Insee 2023, Kiprix)
Un protocole signé en octobre 2024, une saisine de l’Autorité de la concurrence
Face à la mobilisation, l’État et la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) ont signé en octobre 2024 un « Protocole d’objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère »[2]. Ce texte prévoit un ensemble de mesures, dont une saisine de l’Autorité de la concurrence pour analyser les marges des grossistes-importateurs et des distributeurs sur la chaîne alimentaire.
Le 29 janvier 2025, le Gouvernement a officiellement saisi l’Autorité. Le 10 février 2026, celle-ci a publié son avis[3], formulant neuf recommandations pour renforcer la transparence sur les prix et les marges. L’Observatoire des prix, des marges et des revenus (OPMR) de Martinique s’est réuni le 28 janvier 2026 pour dresser un bilan d’étape des travaux relatifs à la lutte contre la vie chère.
Ces initiatives administratives n’ont pas éteint la contestation. Les militants rappellent que des observatoires avaient déjà été créés après 2009, avant de disparaître au bout de quelques mois, sans effet durable sur les prix.
Pourquoi les prix restent bloqués en Martinique
Une histoire de mobilisations cycliques depuis 1910
Le combat contre la vie chère en Martinique ne date pas d’hier. La première révolte sur cette question remonte à 1910[4]. Malgré la départementalisation de 1946, censée rapprocher les territoires d’outre-mer de l’Hexagone, le fossé de prix n’a jamais été comblé. Les mouvements de protestation se sont succédé : 2009, 2021, 2024.
En 2009, c’est en Guadeloupe que le mouvement avait pris de l’ampleur, avec le Liyannaj kont pwofitasyon (LKP, « collectif contre l’exploitation outrancière »), emmené par Élie Domota, secrétaire général de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG)[5]. Une grève générale avait paralysé l’île du 20 janvier au 4 mars, avant que le mouvement ne gagne la Martinique en février. Les deux îles avaient signé des accords avec l’État en mars 2009.
Quinze ans plus tard, en janvier 2009, l’aéroport de Pointe-à-Pitre avait été occupé. Le 10 octobre 2024, une cinquantaine de manifestants ont envahi l’aéroport Aimé Césaire de Martinique, rappelant cette scène. Mais cette fois, le mouvement n’a pas essaimé en Guadeloupe, contrairement à 2009.
Une mobilisation 2024 différente de celle de 2009
La structure du mouvement de 2024 diffère radicalement de celle de 2009. En 2009, la mobilisation s’appuyait sur un « liyannaj », soit l’union d’une cinquantaine d’associations, de collectifs et surtout de représentations syndicales. En 2024, le mouvement est porté par le RPPRAC, une association née sur les réseaux sociaux, sans relais syndical massif au départ. Le collectif est emmené par Rodrigue Petitot.
Cette différence structurelle explique en partie pourquoi la contestation ne s’est pas étendue à la Guadeloupe en 2024, alors que la problématique de la vie chère y est tout aussi présente. L’absence d’un front syndical large a limité la capacité de contagion du mouvement, contrairement à 2009.
Pourtant, la colère reste vive. Un projet de loi contre la vie chère dans les outre-mer a été annoncé, et devait être présenté en Conseil des ministres début juillet 2026. Mais les militants se méfient des « mesures light » qui, selon eux, disparaissent après deux mois sans effet réel sur le pouvoir d’achat.
Depuis septembre 2024, la Martinique alterne phases de blocage et tentatives de dialogue. Le mouvement a déjà duré plus d’un mois et demi à l’automne 2024, marqué par des nuits de violences urbaines et des rassemblements pacifiques de jour. La contestation s’est poursuivie jusqu’en février 2025, avec des pics de tension et des accalmies. Mais le fond du problème demeure : un surcoût structurel qui pèse sur les ménages modestes, un système de distribution accusé de « pwofitasyon », et une fiscalité jugée obsolète.
Le cycle de mobilisations qui rythme l’histoire de la Martinique depuis plus d’un siècle ne semble pas près de s’interrompre, tant que l’écart de prix avec l’Hexagone persistera.
Martinique : chronologie d'une lutte contre la vie chère
- 1er septembre 2024 : début du blocage du Grand Port de Fort-de-France par le RPPRAC
- 18 septembre 2024 : couvre-feu partiel décrété à Fort-de-France après des nuits de violences
- Octobre 2024 : signature d'un protocole État-CTM prévoyant une saisine de l'Autorité de la concurrence
- 10 février 2026 : publication de l'avis de l'Autorité de la concurrence avec 9 recommandations
- Juillet 2026 : présentation attendue d'un projet de loi contre la vie chère dans les outre-mer
- 1910 : première révolte contre la vie chère en Martinique, un siècle de mobilisations cycliques
Sources
5 sources · 5 faits sourcés
