À Mamoudzou et dans toute Grande-Terre, la nouvelle a fait l’effet d’une douche froide. Les filtres à sable indispensables au fonctionnement de l’usine de dessalement d’Ironi Bé, fabriqués par la société Tecnofil à Perpignan, ne seront acheminés à Mayotte qu’en mai 2026. Un énième report pour une installation promise depuis des années, alors que les habitants vivent toujours au rythme éprouvant des tours d’eau.
L’usine d’Ironi Bé, dont le chantier a démarré en mai 2025, devait constituer la grande réponse à la crise hydrique qui étouffe le département depuis 2023. Avec une capacité initiale annoncée de 10 000 m³ d’eau potable par jour, elle doit permettre d’alimenter 100 000 habitants supplémentaires de Grande-Terre. Une promesse qui prend du retard, beaucoup de retard.
Sans ces filtres, rien ne peut se faire. Pas de traitement de l’eau de mer, pas de production d’eau douce possible. Et le calendrier continue de glisser : la mise en service complète n’est désormais attendue qu’en 2027, dans plus d’un an, alors que les coupures d’eau se poursuivent, parfois quatre jours sur cinq dans certains secteurs.
Des équipements hexagonaux qui tardent à traverser
Les imposants filtres à sable, dont dépend toute la chaîne de dessalement, sont donc en cours de fabrication dans les Pyrénées-Orientales[1]. Tecnofil les prépare pièce par pièce, avant un long acheminement maritime jusqu’à Mayotte. Mais entre la fabrication, le transport, les délais logistiques, mai 2026 apparaît comme la première fenêtre réaliste d’arrivée sur le chantier d’Ironi Bé.
Pour les Mahorais, c’est un report de trop. Beaucoup attendaient cette usine comme le début de la fin du calvaire hydrique. Depuis novembre 2023, la population vit sous le régime des tours d’eau, avec des coupures systématiques qui rythment le quotidien, obligeant les familles à stocker, rationner, adapter leurs horaires de travail et de vie autour de l’eau disponible.
Une usine stratégique, mais des inquiétudes environnementales
L’usine d’Ironi Bé ne fait pas l’unanimité pour autant. Si personne ne conteste l’urgence de produire davantage d’eau potable, les associations environnementales comme les Naturalistes de Mayotte pointent depuis septembre 2025 un risque majeur : le rejet de saumure, ce concentré de sel issu du dessalement, directement dans le lagon[4]. Cette eau sursalée, si elle n’est pas suffisamment diluée ou rejetée au large, pourrait dégrader les écosystèmes marins fragiles du lagon mahorais, déjà sous pression.
Les Naturalistes de Mayotte ne s’opposent pas au projet en tant que tel. Mais ils plaident pour un rejet hors lagon, plus coûteux, plus complexe, mais moins risqué pour la biodiversité locale. Une demande qui n’a pour l’instant pas été suivie d’effet, le projet maintenant son tracé initial.
Dépendance aux retenues et forages, en attendant
En attendant l’arrivée d’Ironi Bé, Mayotte reste dépendante de ses deux retenues collinaires, qui fournissent environ 80 % de l’eau potable de l’île, complétées par des forages et par la petite usine de dessalement de Petite-Terre. Cette dernière, censée produire près de 5 300 m³ par jour, n’en livre au maximum que 2 000 m³, malgré une rénovation entre 2017 et 2019 financée à hauteur de 8,7 millions d’euros par l’État et l’Union européenne[5].
Un nouvel avenant signé en octobre 2022 a prévu 4,2 millions d’euros supplémentaires pour de nouveaux travaux. Mais les résultats tardent, et la Société mahoraise des eaux, filiale de Vinci, peine à tenir ses engagements de résultats. Les compétences techniques manquent cruellement sur le territoire, reconnaissent plusieurs acteurs locaux.
D’ici 2027, si tout se déroule comme prévu, l’usine d’Ironi Bé pourra monter progressivement en puissance, avec des aménagements permettant d’ajouter entre 6 000 et 7 500 m³ supplémentaires par jour à terme. De quoi enfin respirer, espèrent les habitants. Encore faut-il que les filtres arrivent, que les travaux avancent, et que la machine tienne ses promesses une fois en route. Pour l’instant, à Mamoudzou comme partout ailleurs à Mayotte, on continue de compter les jours sans eau, et les reports s’accumulent.
Sources
3 sources · 3 faits vérifiés

