Le chantier de la deuxième usine de dessalement de Mayotte, à Ironi Bé, cristallise une tension entre urgence hydrique et protection du lagon.
Depuis juin, les engins de terrassement s’activent dans la baie d’Ironi Bé, sur la côte de Grande Terre. La construction de cette usine de dessalement d’eau de mer répond à une urgence : Mayotte manque d’eau. L’installation, destinée à produire 10 000 mètres cubes par jour, doit porter la capacité totale du territoire à 50 000 m³ quotidiens. Une course contre-la-montre, selon le syndicat Les eaux de Mayotte, alors que la demande grimpe de 2 000 m³ par jour chaque année. L’archipel compte rattraper un retard structurel qui pèse sur la population et les services publics. Mais le projet se heurte aux alertes des naturalistes, qui redoutent un impact lourd sur un lagon classé parmi les plus beaux du monde.
La visite de Manuel Valls, ministre des Outre-Mer, sur le chantier début septembre 2025 a replacé le dossier sous les projecteurs. Le calendrier est serré : la mise en marche est programmée pour 2027. D’ici là , les tuyaux de raccordement traverseront une partie de la mangrove, qui devra être coupée, et les rejets de saumure dans le lagon suscitent des inquiétudes croissantes parmi les acteurs environnementaux.
Une capacité qui passe de 40 000 à 50 000 m³ par jour
L’usine d’Ironi Bé constitue la deuxième unité de dessalement de Mayotte après celle de Petite-Terre. Son apport : 10 000 mètres cubes d’eau potable produits chaque jour[3]. Cette capacité s’ajoute aux installations existantes. Steeves Guy, directeur général des services techniques du syndicat Les eaux de Mayotte, l’affirme : l’usine « va nous permettre de passer de 40 000 à 50 000 » m³ quotidiens.
La progression annuelle des besoins, de l’ordre de 2 000 m³ par jour, impose un rythme d’investissement soutenu. Mayotte connaît une croissance démographique rapide, qui accroît la pression sur les infrastructures. L’alimentation en eau reste un enjeu de souveraineté locale : l’île dépend de quelques retenues collinaires, d’un réseau de forages et, depuis plusieurs années, du dessalement.
Le financement du projet mobilise en partie des fonds européens : plus de 24 millions d’euros de FEDER pour un coût global estimé à 54 millions d’euros[2]. L’infrastructure doit alimenter 100 000 habitants supplémentaires de Grande Terre. Une capacité d’extension est aussi prévue, avec un potentiel de production additionnel de 6 000 à 7 500 m³ par jour à terme.
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Production initiale | 10 000 m³/jour |
| Extension possible | 6 000 à 7 500 m³/jour |
| Capacité totale Mayotte après mise en service | 50 000 m³/jour |
| Habitants supplémentaires alimentés | 100 000 |
| Coût total du projet | 54,3 millions d’euros |
| Financement FEDER | 24,2 millions d’euros |
| Mise en service prévue | 2027 |
Source : Europe en France
Les rejets de saumure dans le lagon : une inquiétude majeure
Le procédé de dessalement produit de l’eau potable, mais aussi des résidus : la saumure, un concentré de sel. Cette saumure sera rejetée dans le lagon de Mayotte. C’est là que se cristallise l’opposition. Michel Charpentier, président de l’association Les naturalistes de Mayotte, met en garde : « Ce sel y sera déversé avec un taux de salinité estimé au double du taux de salinité normal de l’eau de mer[3]. »
L’accumulation progressive de cette saumure pourrait perturber les équilibres écologiques. Le lagon abrite une biodiversité marine remarquable, dont des espèces sensibles aux variations de salinité. Selon les naturalistes, l’impact risque d’être « très important sur les populations marines qui vivent dans le lagon ».
L’autre point de friction concerne la mangrove. Les tuyaux reliant le site de production au lagon traverseront une portion de cette zone humide, qui devra être détruite partiellement. Or la mangrove joue un rôle clé dans la protection du littoral et dans la reproduction de nombreuses espèces marines. Sa disparition locale amplifie les craintes d’un effet cumulé sur la qualité environnementale du site.
Le calendrier ne laisse pas de marge. La situation de la ressource en eau à Mayotte est classée en niveau de vigilance ou d’alerte quasi permanent. Le Bulletin de situation hydrologique publié par la direction de l’environnement du territoire confirme la tension[5]. Les restrictions d’usage de l’eau, régulières depuis plusieurs années, pèsent sur la vie quotidienne.
Pourquoi le dessalement d'Ironi Bé divise à Mayotte
Un projet co-construit sans consensus environnemental
Plusieurs instances formelles existent à Mayotte pour associer les acteurs de l’eau : le comité de l’eau et de la biodiversité, le comité de la ressource en eau. Ces instances statuent sur les mesures de restriction et les orientations stratégiques. Mais la consultation publique menée en mars 2025 sur le projet d’usine d’Ironi Bé[5] n’a pas suffi à lever les inquiétudes des associations.
Le syndicat Les eaux de Mayotte et son délégataire, la Société mahoraise des eaux (SMAE), filiale de Vinci, gèrent l’approvisionnement en eau depuis 1992. Le contrat de délégation arrive à échéance en décembre 2026. Dans ce contexte, l’usine d’Ironi Bé s’inscrit dans une logique d’urgence industrielle. Elle doit compenser une offre qui ne suit plus la demande.
Les travaux d’urgence engagés ces dernières années ont déjà mobilisé plusieurs leviers : nouveaux forages, installation d’osmoseurs de capacité moyenne, réparation de fuites sur le réseau[4]. Mais ces mesures restent insuffisantes pour couvrir les besoins. Le dessalement, initialement prévu pour 2026, a été accéléré pour une mise en service partielle dès le second semestre 2024 sur la première tranche, avant l’entrée en service complète en 2027.
Les acteurs environnementaux rappellent que la ressource en eau et la qualité du lagon forment un continuum. La dégradation de l’un affecte l’autre. Le schéma d’aménagement régional de Mayotte, qui devrait poser un cadre de développement durable, n’a toujours pas été approuvé[4]. Cette absence de document stratégique validé fragilise la cohérence des arbitrages entre développement des infrastructures et préservation des milieux.
La tension entre urgence hydrique et protection du lagon ne se résoudra pas à court terme. L’usine d’Ironi Bé incarne une réponse industrielle à un besoin réel. Mais elle pose la question des alternatives : efficacité du réseau, lutte contre les fuites, sensibilisation aux économies d’eau, gestion des sols pour limiter le ruissellement. Autant de leviers qui, selon les associations, auraient mérité d’être activés plus tôt et plus massivement.
D’ici 2027, le site d’Ironi Bé aura transformé le paysage de la baie. Le lagon, classé parmi les plus beaux du monde, portera les traces d’un choix technique contraint par une démographie galopante et un retard d’investissement. L’équation reste ouverte : sécuriser l’accès à l’eau sans sacrifier l’environnement qui fait la valeur de l’archipel.
Usine de dessalement Mayotte : les données clés d'Ironi Bé
- L'usine d'Ironi Bé produira 10 000 m³ d'eau potable par jour dès 2027, portant la capacité totale de Mayotte à 50 000 m³
- Le projet mobilise 54,3 millions d'euros, dont 24,2 millions financés par le FEDER européen
- Les associations dénoncent des rejets de saumure au taux de salinité double de l'eau de mer dans le lagon
- Une partie de la mangrove sera détruite pour le passage des tuyaux reliant l'usine au lagon
- La demande en eau augmente de 2 000 m³ par jour chaque année à Mayotte, sous l'effet de la croissance démographique
Sources
4 sources · 7 faits vérifiés


