Le Sénat a voté en janvier 2026 l’abrogation de la loi Hulot sur les hydrocarbures dans les territoires ultramarins. L’Assemblée nationale a rejeté le texte début juin.
Entre 1960 et 2019, le sous-sol guyanais a vu défiler Exxon, l’Institut français du pétrole, Esso, Tullow Oil, Shell et TotalEnergies. Toutes y ont cherché du pétrole. Aucune n’y a lancé d’exploitation. Fin 2017, Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique, fait adopter une loi interdisant la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures en France. Devant les sénateurs, en avril 2024, Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, tranche : « Il n’y a pas d’hydrocarbures en Guyane. » Pourtant, le Sénat a voté, le 30 janvier 2026, en faveur de l’abrogation de la loi Hulot dans les outre-mer.
Le texte devait passer l’épreuve de l’Assemblée nationale. C’est chose faite : la commission des affaires économiques l’a rejeté début juin 2026. Le débat a néanmoins révélé des tensions profondes entre impératifs économiques locaux, promesses pétrolières hypothétiques et engagements climatiques.
Georges Patient et la promesse d’un eldorado guyanais
Le sénateur RDPI (anciennement La République en marche) de Guyane, Georges Patient, est à l’origine de la proposition de loi. Son argument : relancer les explorations pour développer économiquement le territoire. La grande pauvreté touche un tiers de la population guyanaise, d’après l’Observatoire des inégalités[1]. Juste de l’autre côté de la frontière, le Guyana exploite ses ressources pétrolières offshore depuis quelques années. Le pays connaît un boom de sa croissance, avec des réserves estimées autour de 11 milliards de barils et une production qui dépasse déjà 600 000 barils par jour. Le Suriname, autre voisin de la Guyane, espère en faire de même dès 2028 grâce aux investissements de TotalEnergies sur place.
Pour Georges Patient, la France fait preuve d’hypocrisie en refusant d’exploiter des ressources nationales tout en achetant du pétrole au Guyana[5]. Il dénonce un « écocolonialisme » : la métropole déciderait depuis Paris, sans tenir compte des besoins des territoires ultramarins. La ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, soutenait les ambitions guyanaises. Elle jugeait possible une exploitation « avec nos normes environnementales » et appelait à « ne pas tout décider depuis Paris ».
Le texte a d’abord été adopté au Sénat en janvier 2026, malgré un avis négatif du gouvernement, lui-même divisé entre la ministre de la Transition écologique, le ministre de l’Économie et la ministre des Outre-mer[2]. Puis il a été inscrit par le groupe de la Gauche Démocrate et Républicaine à l’agenda de l’Assemblée nationale.
Des réserves hypothétiques et un coût d’extraction prohibitif
L’existence de pétrole en Guyane est établie. Tullow Oil évoquait en 2011 une réserve possible de milliards de barils. Les prévisions les plus optimistes avançaient alors 5 milliards de barils. Le lobby pétrolier UFIP estimait que le gisement permettrait de produire 120 000 barils par jour pendant dix ans, soit 7 % de la consommation nationale[2]. Ces chiffres ont été abandonnés après d’autres forages. En 2026, le PDG de Total indique que le puits était estimé à 50 millions de barils.
| Année | Opérateur | Estimation |
|---|---|---|
| 2011 | Tullow Oil | Jusqu’Ã 5 milliards de barils (optimiste) |
| 2026 | TotalEnergies | 50 millions de barils (révisé) |
Source : Wikipédia
Le pétrole est présent à grande profondeur, sur 72 mètres d’épaisseur, dans des grès turbiditiques datant du Crétacé supérieur[2]. Mais la possibilité d’exploiter un gisement reste incertaine. Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique, s’est fortement opposée au texte, au nom de la protection des écosystèmes et de la lutte contre le dérèglement climatique. « Cette proposition de loi n’offre pas un avenir à la Guyane, elle offre des illusions à court terme et des risques bien réels pour sa biodiversité et son développement économique », a-t-elle estimé dans une déclaration transmise par son cabinet le 28 janvier[5].
Roland Lescure, ministre de l’Économie, a développé l’argument économique : « Ce serait engager des coûts importants, pour des résultats très incertains, au prix de risques environnementaux majeurs », et tout cela pour une exploitation qui, au mieux, « ne pourrait voir le jour avant vingt ans »[5]. Il a préféré mettre en avant les emplois que pourraient créer les énergies renouvelables.
Pourquoi l'Assemblée a dit non au pétrole guyanais
L’Assemblée rejette le texte et ferme la porte
Le mercredi 3 juin 2026, la commission des affaires économiques a examiné puis rejeté la proposition de loi visant à lever dans les territoires d’outre-mer l’interdiction de recherche, d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures[4]. L’argument du développement économique n’a pas convaincu les parlementaires. Les associations environnementales, dont Les Amis de la Terre, ont salué le rejet. Elles considéraient la proposition comme « une promesse trompeuse et irresponsable »[3].
L’expérience l’a montré : quand bien même des réserves de pétrole seraient trouvées en Guyane, ce qui demeure largement hypothétique, il faudrait au moins attendre une décennie d’exploitation pour en tirer des revenus. Les principaux bénéficiaires n’en seraient pas les populations locales, mais les actionnaires des multinationales pétrolières[3]. Une telle exploitation ne ferait que contribuer à une explosion du coût de la vie dans des territoires où les inégalités sont déjà profondes.
La communauté scientifique alerte sans relâche sur la nécessité de ne pas aller chercher de nouvelles ressources fossiles dans les sols pour préserver l’habitabilité de la planète. L’exploitation de nouveaux champs pétroliers n’est pas compatible avec l’Accord de Paris sur le climat. Le respect des obligations climatiques de la France l’a emporté sur les promesses d’indépendance énergétique.
La France consomme environ 1,5 à 1,7 million de barils de pétrole par jour, tandis que sa production nationale ne couvre qu’environ 1 % de ses besoins. Juste de l’autre côté de la frontière, le Guyana produit déjà plus de 600 000 barils par jour et vise 1,3 million de barils par jour vers 2030. Si la Guyane française possédait un gisement exploitable de 3 à 5 milliards de barils, cela représenterait environ 5 à 9 années de consommation pétrolière française totale[4]. Mais les explorations ont été stoppées après la loi Hulot de 2017, et le rejet de l’Assemblée enterre définitivement cette perspective.
Pétrole en Guyane : les chiffres du débat enterré
- Le Sénat a voté le 30 janvier 2026 l'abrogation de la loi Hulot sur les hydrocarbures dans les outre-mer
- L'Assemblée nationale a rejeté le texte début juin 2026, après examen en commission des affaires économiques
- Le PDG de TotalEnergies estime le puits guyanais à 50 millions de barils en 2026, contre 5 milliards de barils en 2011
- Le Guyana voisin produit déjà plus de 600 000 barils par jour et vise 1,3 million de barils par jour vers 2030
- Un tiers de la population guyanaise vit dans la grande pauvreté, selon l'Observatoire des inégalités
Sources
5 sources · 11 faits vérifiés
