Un rapport parlementaire de 400 pages publié le 15 juillet chiffre la facture de la dépendance numérique française : 1,5 milliard d’euros par an pour l’État, 80 % de logiciels américains dans les achats publics.
Le constat ne laisse aucune place au flou. L’Assemblée nationale a rendu public mardi dernier le rapport de sa commission d’enquête sur les dépendances numériques de la France. Le document, adopté à huis clos le 8 juillet sous la présidence de Philippe Latombe, député de la Vendée, et rédigé par Cyrielle Chatelain, députée de l’Isère, parle de « vassalisation » technologique.
La France paie chaque année 1,5 milliard d’euros pour des logiciels et des infrastructures numériques développés hors d’Europe, essentiellement aux États-Unis. Ce chiffre ne couvre que l’État : ministères, collectivités, administrations. Les achats privés ne sont pas comptabilisés.
La commission a mené 45 auditions, interrogé 112 personnes du secteur public et privé, dont des experts de l’ANSSI, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information. Les travaux ont débuté début 2026[1].
80 % des logiciels publics viennent d’éditeurs américains
Le chiffre qui résume la situation : 80 % des acquisitions de logiciels de l’État français, via l’UGAP, la centrale d’achat public, proviennent d’éditeurs américains. Microsoft, Oracle, AWS dominent les marchés publics dans l’informatique collaborative, les systèmes d’exploitation, le stockage de données.
Cette dépendance ne se limite pas aux logiciels. Elle touche l’ensemble de la chaîne : infrastructures cloud, centres de données, systèmes d’exploitation, outils de travail à distance.
Les parlementaires ne mâchent pas leurs mots. Le rapport évoque une « vassalisation » face aux acteurs étrangers, principalement américains. Un diagnostic que plusieurs rapports récents confirment. Selon un document du Conseil de l’IA et du numérique publié en 2026, cette dépendance engendre quatre risques majeurs : économiques, sécuritaires, d’influence et de résilience[4].
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Coût annuel pour l’État | 1,5 milliard d’euros |
| Part d’éditeurs américains (UGAP) | 80 % |
| Nombre d’auditions menées | 45 |
| Personnes interrogées | 112 |
| Mesures proposées | 47 |
Source : Veille Mag, Assemblée nationale
Moratoire sur les data centers, sortie de Microsoft dans les écoles

Face à ce diagnostic, le rapport formule 47 mesures, réparties en deux catégories : 18 recommandations consensuelles et 29 propositions plus radicales.
Première rupture : un moratoire immédiat sur les projets de centres de données ne respectant pas les impératifs de souveraineté nationale. Cette mesure vise directement les géants américains du cloud qui multiplient les implantations en France.
Deuxième proposition choc : l’objectif « zéro Microsoft » dans les établissements scolaires. Les députés plaident pour un basculement vers des solutions open source locales afin de former une génération moins dépendante des outils propriétaires américains.
Le rapport suggère également la création d’un ministère du numérique de plein exercice pour structurer le pilotage de la souveraineté technologique française. Actuellement, les compétences sont éclatées entre plusieurs administrations : la DINUM, la DGE, l’ANSSI, la direction des achats de l’État.
Parmi les propositions les plus interventionnistes, la commission préconise l’instauration d’une « golden share » de l’État dans deux entreprises jugées stratégiques : Mistral AI, pépite française de l’intelligence artificielle, et ChapsVision, éditeur de logiciels pour le secteur de la santé.
Cette action spécifique permettrait à l’État de bloquer toute décision stratégique majeure, notamment une cession à des intérêts étrangers. Un mécanisme de protection face aux appétits des investisseurs américains et chinois sur les technologies sensibles.
Pourquoi la souveraineté numérique française reste bloquée
Un diagnostic qui arrive après des mois d’initiatives dispersées
Le gouvernement n’a pas attendu ce rapport pour lancer des initiatives. En janvier 2026, Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique, et Clément Beaune, haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, ont officialisé la création d’un Observatoire de la souveraineté numérique[1].
La structure, rattachée au Haut-commissariat, a déployé fin janvier un questionnaire national auprès des acteurs publics et privés, portant sur les usages numériques critiques et les dépendances aux solutions extra-européennes. Les premières analyses sont attendues au printemps 2026.
« La souveraineté commence par la lucidité », a déclaré Anne Le Hénanff lors du lancement. « Nous devons savoir d’où et de quoi nous dépendons : sur quelles briques technologiques ; dans quels secteurs ; et pour quels usages. »
Clément Beaune a ajouté : « Les questions de souveraineté numérique sont des questions de souveraineté collective, qui concernent toute la société. Il ne s’agit plus seulement d’un sujet économique, de compétitivité ou d’innovation, mais c’est un enjeu démocratique et de protection d’un certain modèle français et européen. »
Mais cet observatoire n’est pas le premier du genre. Selon Les Numériques, c’est le cinquième observatoire créé depuis 2014[2]. Les précédents n’ont jamais débouché sur des leviers contraignants.
En avril 2026, la DINUM a organisé avec la DGE, l’ANSSI et la direction des achats de l’État un séminaire interministériel visant à renforcer la dynamique collective de réduction des dépendances numériques extra-européennes[5]. L’événement a réuni ministres, administrations, opérateurs publics et acteurs privés.
« L’Europe doit se doter des moyens de ses ambitions, et la France montre l’exemple en accélérant la bascule vers des solutions souveraines, interopérables et durables », a déclaré Anne Le Hénanff lors du séminaire. « En réduisant nos dépendances à des solutions extra-européennes, l’État envoie un message clair : celui d’une puissance publique qui reprend la main sur ses choix technologiques. »
Le diagnostic français reflète une situation continentale. Selon le rapport, l’Union européenne dans son ensemble souffre d’un retard structurel face aux États-Unis et à la Chine dans le secteur du numérique. Les députés pointent l’absence de coordination européenne et l’inefficacité des dispositifs existants, malgré les réglementations comme le Digital Markets Act ou le Cloud Act.
Le 20 janvier 2026, un Sommet de la Souveraineté Technologique a réuni à Paris décideurs publics, experts de l’intelligence économique, industriels stratégiques et acteurs du numérique pour dresser un état des lieux de la dépendance technologique française et européenne[3]. L’événement a rappelé que toute stratégie technologique est désormais indissociable d’une lecture géopolitique : normes internationales, pressions extraterritoriales et rivalités de puissance conditionnent directement les marges de manÅ“uvre des États comme des entreprises.
Reste à savoir si le rapport de la commission d’enquête produira des effets concrets. Les Numériques s’interroge : « L’Observatoire risque de produire un énième diagnostic sans levier contraignant, à moins que le politique ne s’empare réellement de ses conclusions pour imposer des changements structurels dans les pratiques d’achat de l’État. »
Les premiers résultats du questionnaire sont attendus au printemps 2026. Le moment de vérifier si cette fois, le diagnostic débouche sur une transformation réelle ou si le rapport finit rangé dans un tiroir.
Dépendance numérique française 2026 : les chiffres du rapport
- L'Assemblée nationale a publié le 15 juillet 2026 un rapport de 400 pages sur la dépendance numérique française
- La France dépend à 80 % d'éditeurs américains pour ses achats de logiciels publics via l'UGAP
- Le rapport propose 47 mesures dont un moratoire sur les data centers et un objectif « zéro Microsoft » dans les écoles
- Les députés préconisent une « golden share » de l'État dans Mistral AI et ChapsVision
- Un Observatoire de la souveraineté numérique a été lancé en janvier 2026, le cinquième depuis 2014
- Un séminaire interministériel en avril 2026 a réuni ministères et acteurs privés pour accélérer la réduction des dépendances
Sources
5 sources · 6 faits vérifiés

