Après le naufrage du projet SCAF, Dassault Aviation et Airbus ouvrent un second front : le programme Eurodrone, où Paris a suspendu ses achats, privant Dassault d’une part de travail qu’il entend faire compenser.
La fracture entre les deux géants européens de la défense s’élargit. Selon trois sources proches du dossier citées par Reuters, Dassault Aviation réclame à Airbus une indemnisation pour la perte d’investissements liée à la révision de la participation française au programme Eurodrone. Le groupe parisien s’attendait à décrocher une quote-part de production proportionnelle aux commandes françaises. La suspension de ces achats change le calcul.
Le gouvernement français n’a pas officiellement quitté le programme. Mais sa dernière loi de programmation militaire efface tout financement d’acquisition d’Eurodrones jusqu’en 2035, au motif que des alternatives moins onéreuses et mieux adaptées à la haute intensité sont disponibles. Pour Dassault, industriel maître d’Å“uvre sur certains composants, la conséquence est directe : moins de commandes françaises signifie moins de travail alloué via le mécanisme européen de retour géographique, le « geo return ».
Sept milliards en jeu, un programme déjà fragilisé
L’Eurodrone est un programme à 7 milliards d’euros, développé en coopération par la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne pour concurrencer le Reaper américain. Il est en développement avancé, ce qui distingue son cas de celui du SCAF : les conséquences contractuelles d’une rupture seraient ici immédiates et bien plus lourdes. [1]
Le programme n’a pourtant pas attendu 2026 pour accumuler les difficultés. Dès 2019, des sénateurs français le décrivaient comme lourd et coûteux, pointant des désaccords persistants sur les spécifications. L’armée de l’air française a depuis manifesté son intérêt pour l’Aarok, un drone plus léger développé par la start-up française Turgis & Gaillard, ce qui explique en partie le désengagement budgétaire de Paris.
Ce contexte fragilise la position française dans les négociations. Airbus, chef de file du programme, se retrouve en position de refuser une compensation que rien dans les contrats n’impose mécaniquement, d’autant que c’est Paris qui a unilatéralement suspendu ses achats. Dassault, lui, argue que ses investissements ont été calibrés sur la base d’une participation française pérenne.
| Paramètre | Données |
|---|---|
| Budget total du programme | 7 milliards d’euros |
| Pays participants | France, Allemagne, Italie, Espagne |
| Chef de file industriel | Airbus |
| Concurrent visé | Reaper (General Atomics, États-Unis) |
| Horizon d’achat suspendu par la France | Jusqu’en 2035 |
Source : Reuters
Dassault-Airbus : une relation structurellement conflictuelle
Le différend sur l’Eurodrone s’inscrit dans une dégradation nette des rapports entre les deux groupes. Leurs racines industrielles divergentes, Dassault côté privé français, Airbus côté public-européen, ont toujours généré des frictions sur la gouvernance. Mais cette année marque un seuil.
L’échec à s’entendre sur la gouvernance de la phase suivante du SCAF, le Système de combat aérien du futur, a conduit à l’arrêt du projet de chasseur commun après que Berlin a également suspendu sa participation. Une médiation avait été tentée au printemps 2026 : elle a échoué. [4]
L’Eurodrone constituait l’un des trois grands projets franco-allemands de défense lancés lors du sommet de 2017. Les deux autres, le SCAF et le char MGCS, sont eux aussi enlisés dans des retards ou des désaccords. Ce triple blocage illustre la difficulté structurelle de l’Europe à industrialiser ses ambitions de défense commune, même sous la pression du réarmement continental.
Pour Dassault, l’équation est d’autant plus tendue que le groupe ne peut s’appuyer sur aucun autre programme européen majeur en cours. Le Rafale tourne à plein régime à l’export, mais c’est un programme national. Sur le terrain coopératif, les deux dossiers communs avec Airbus tournent désormais au contentieux.
Pourquoi la coopération Dassault-Airbus s'effondre
L’alternative française : le pari Aarok
Derrière la dispute comptable, la France assume un pari industriel différent. L’Aarok de Turgis & Gaillard représente l’approche nationale : un drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) plus agile, moins coûteux, conçu pour la haute intensité plutôt que pour les opérations de surveillance prolongée type Sahel. L’intérêt affiché de l’armée de l’air pour cette solution domestique n’est pas une posture : il a directement pesé dans la décision budgétaire qui prive l’Eurodrone de financements français jusqu’en 2035.
Ce choix replace Dassault dans une situation ambiguë. Le groupe est à la fois victime du désengagement français sur l’Eurodrone, programme sur lequel il a investi, et concurrent indirect via l’écosystème industriel national qui profite de ce même désengagement. La demande de compensation adressée à Airbus est aussi une façon de récupérer une partie des mises sur un programme dont Paris vient de changer les règles du jeu.
L’Eurodrone reste en développement avancé. Aucune rupture formelle n’a été actée. Mais avec un client fondateur qui gèle ses achats, un chef de file industriel en froid avec son principal sous-traitant français, et trois programmes phares de la coopération franco-allemande simultanément en difficulté, la fenêtre pour trouver une issue se rétrécit.
Eurodrone et SCAF : les chiffres du blocage industriel
- La France a suspendu tout achat d'Eurodrones jusqu'en 2035 dans sa dernière loi de programmation militaire.
- Dassault réclame à Airbus une compensation pour la perte de travail liée à ce désengagement français.
- L'Eurodrone est un programme de 7 milliards d'euros associant France, Allemagne, Italie et Espagne.
- Le SCAF, second programme commun Dassault-Airbus, a été arrêté cette année faute d'accord sur la gouvernance.
- L'armée de l'air française a manifesté son intérêt pour l'Aarok, drone de la start-up française Turgis & Gaillard.
- Le MGCS, char franco-allemand, est le troisième projet issu du sommet de 2017 à être enlisé.
Sources
2 sources · 2 faits sourcés
