La compétition industrielle avec la Chine s’accélère. En 2026, l’industrie française affronte une deuxième vague de pression concurrentielle qui touche désormais ses secteurs historiquement solides.
Ce n’est plus un choc localisé sur les industries à bas coût. La concurrence chinoise a remonté la chaîne de valeur, atteignant des filières que la France considérait comme protégées : la pharmacie, les cosmétiques, et une part croissante de la production à forte intensité technologique. Le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan a publié en février 2026 un rapport qui ne laisse guère de place à l’optimisme.
Le constat chiffré est rude. En 2018, près de 60 % de la production portée par les principaux avantages comparatifs français se situait déjà dans des secteurs exposés à une forte pression concurrentielle chinoise. En 2023, ce chiffre a grimpé à 70 %. Une progression de dix points en cinq ans, dans des filières qui constituaient le coeur de la spécialisation productive française.
Une deuxième lame, plus haute que la première
Le rapport du Haut-Commissariat insiste sur une notion : celle de « deuxième lame ». La première vague de concurrence chinoise avait frappé les industries textiles, l’électronique grand public, les biens de consommation courante. Les industriels français avaient alors remonté la chaîne de valeur, vers plus de technologie, plus de marque, plus de service. Cette stratégie a tenu un temps.
Ce qui change maintenant, c’est que la Chine les a suivis.[2] Dans le secteur pharmaceutique, le rapport note une inversion progressive des trajectoires d’innovation. Pendant longtemps, les phases de développement et de lancement commercial intervenaient prioritairement en Europe et aux États-Unis, avant d’être transférées vers la Chine. Ce mouvement s’inverse : un nombre croissant de cycles d’innovation démarrent désormais côté chinois.
La dynamique s’est amplifiée depuis la Covid, contrairement à ce qu’espéraient certains analystes qui anticipaient un affaiblissement de l’appareil productif chinois. L’épidémie a eu l’effet inverse : elle a accéléré la réorientation stratégique de Pékin vers l’autonomie industrielle et le pilotage public de l’innovation.
L’IA industrielle : promesse réelle, déploiement insuffisant

Face à cette pression, la réponse technologique s’impose logiquement. L’intelligence artificielle est passée, au cours de l’année 2025, du statut de projet expérimental à celui d’impératif stratégique dans l’industrie manufacturière. Chaînes logistiques, planification de production, maintenance prédictive : les cas d’usage sont documentés et les outils existent.
Sauf que le déploiement à l’échelle reste l’exception.[1] Selon une étude McKinsey publiée en 2025, seule une minorité d’industriels parvient à dépasser le stade des projets pilotes pour en tirer un impact opérationnel réel. Le frein n’est pas technologique. Il est structurel et organisationnel. La majorité des entreprises industrielles restent organisées pour un travail séquentiel et cloisonné, quand l’IA fonctionne en temps réel, en reliant planification, production, logistique et service client. Tant que les structures demeurent rigides, la valeur de ces technologies se heurte aux silos fonctionnels et aux circuits de décision lents.
Ce blocage est particulièrement pénalisant dans un contexte de compétition accrue. Les industriels chinois, eux, déploient ces technologies dans des structures moins fragmentées et avec un soutien étatique direct à l’investissement numérique.
Pourquoi l'industrie française peine à tenir le rythme
Le mur des compétences : 61 000 postes vacants et un million de départs à venir
La transformation technologique se heurte à un autre obstacle, plus immédiat : le manque de main-d’oeuvre qualifiée. Près de 2,8 millions de personnes travaillent dans l’industrie française, mais les entreprises peinent à recruter. En 2025, plus de la moitié des 220 000 projets de recrutement industriels ont été jugés difficiles par les employeurs, et 61 000 postes sont restés vacants.[4]
À ce déficit conjoncturel s’ajoute une pression démographique lourde : un million de départs à la retraite sont attendus dans le secteur d’ici 2030. L’industrie française ne peut donc pas se contenter de retenir ses effectifs actuels. Elle doit recruter massivement dans un marché du travail peu orienté vers ces métiers.
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Salariés dans l’industrie | 2,8 millions |
| Projets de recrutement (2025) | 220 000 |
| Projets jugés difficiles | Plus de la moitié |
| Postes vacants (2025) | 61 000 |
| Départs à la retraite attendus d’ici 2030 | 1 million |
Source : La French Fab
La feuille de route gouvernementale pour l’attractivité des métiers

Le gouvernement a présenté une feuille de route nationale pour l’attractivité et l’emploi dans l’industrie. Le plan mise sur plusieurs leviers : multiplier les actions de découverte des métiers industriels auprès des lycéens, développer les immersions en entreprise, et cibler des publics spécifiques comme les femmes, les seniors ou les personnes éloignées de l’emploi.
Un objectif concret figure dans le plan : doubler le nombre d’immersions professionnelles pour atteindre 35 000 en 2026. L’idée est d’agir sur les représentations, pas seulement sur la formation. L’industrie souffre d’une image qui ne reflète plus la réalité de ses métiers, notamment depuis la montée en puissance de l’automatisation et des outils numériques.
Reste à vérifier si ces dispositifs seront suffisants pour combler l’écart entre les besoins déclarés des entreprises et le vivier de candidats disponibles. Un million de départs d’ici 2030, dans un secteur déjà en tension, c’est une contrainte qui pèse sur toute stratégie de montée en gamme.
Défense : le seul secteur qui affiche une dynamique positive
Dans ce tableau d’ensemble difficile, un secteur tire son épingle du jeu : l’industrie de défense. Selon l’Insee, son carnet de commandes s’est fortement renforcé depuis l’invasion de l’Ukraine, et elle se porte mieux que le reste de l’industrie manufacturière française.[3]
Mais la dynamique positive ne signifie pas une capacité de production installée. Le défi pour la défense française est précisément de passer d’une logique de fabrication en flux tendu et en petites séries à un modèle de production massive. Les industriels du secteur sont explicites : ils ne peuvent pas opérer cette bascule sans commandes fermes et visibilité à long terme. Le carnet de commandes s’est rempli, les lignes de production, elles, doivent encore suivre.
C’est là une illustration assez précise du problème général. La France dispose d’avantages industriels réels, d’un tissu de compétences et de filières capables de produire de la valeur. Ce qui manque, c’est la capacité à passer à l’échelle rapidement, que ce soit dans la défense, dans l’IA industrielle ou dans l’attractivité des métiers. La concurrence chinoise, elle, n’attend pas.
Industrie française face à la Chine : les chiffres clés 2026
- En 2023, 70 % des avantages comparatifs français sont menacés par la concurrence chinoise, contre 60 % en 2018.
- 61 000 postes industriels sont restés vacants en 2025, sur 220 000 projets de recrutement jugés difficiles à plus de la moitié.
- Un million de départs à la retraite dans l'industrie sont attendus d'ici 2030.
- Selon McKinsey (2025), seule une minorité d'industriels déploie l'IA au-delà du stade pilote.
- L'industrie de défense française affiche un carnet de commandes en forte hausse depuis l'invasion de l'Ukraine.
Sources
4 sources · 4 faits sourcés
