Truecaller a ouvert un bras de fer public avec le régulateur télécom indien, l’accusant de fragiliser la protection des consommateurs sur son premier marché, l’Inde, où l’appli compte plus de 350 millions d’utilisateurs.
L’étincelle est venue d’un message posté sur X, mercredi. Rishit Jhunjhunwala, patron de Truecaller, y a pris à partie l’Autorité de régulation des télécoms indienne, la TRAI. Son reproche : l’organisme empêche l’application d’afficher les signalements de spam remontés par sa communauté pour les appels émis depuis les séries de numéros 1400 et 1600, réservées aux communications commerciales.
Selon lui, ce verrou a ouvert la porte aux abus sur ces numéros et sapé la confiance dans les appels professionnels légitimes. Un ton frontal, rare pour une entreprise face à son régulateur, sur le marché où elle réalise l’essentiel de son activité.
Le cadre 1400 et 1600 imposé depuis 2024
Le différend remonte à un dispositif entré en vigueur en 2024. Les autorités télécoms indiennes ont alors dédié deux plages de numéros aux communications d’entreprise : la série 1400 pour le démarchage téléphonique, la série 1600 pour les appels de service et les notifications liées aux transactions.[1] La TRAI a ensuite rendu obligatoire la migration vers ces séries, en présentant la mesure comme un moyen d’aider les consommateurs à distinguer les appels commerciaux authentiques et de réduire spams et arnaques.
Le contexte pesait lourd. L’Inde figure parmi les plus grands marchés télécoms de la planète, et les appels frauduleux y explosent. Le ministère indien des Communications a indiqué que les autorités avaient coupé plus de 2,1 millions de numéros mobiles frauduleux et sanctionné plus de 100 000 entités sur l’année écoulée, un ordre de grandeur qui dit l’ampleur du problème.[2]
Sur le papier, la logique se tient : un numéro balisé, c’est un appel identifiable. Dans les faits, Jhunjhunwala décrit l’effet inverse. Données internes à l’appui, il affirme que les usagers ont perdu confiance dans ces séries dédiées. Sur les huit derniers mois, les utilisateurs de Truecaller ont ignoré 81 % des appels de la série 1400 et 79 % de ceux de la série 1600.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Appels de la série 1400 ignorés (8 mois) | 81 % |
| Appels de la série 1600 ignorés (8 mois) | 79 % |
| Appels des deux séries bloqués manuellement | 74 millions |
| Blocages quotidiens sur la série 1600 depuis octobre 2025 | plus que triplés |
Source : Mezha
Sur la même période, les utilisateurs ont bloqué à la main 74 millions d’appels issus de ces deux plages. Les actions de blocage quotidiennes visant la série 1600 ont plus que triplé depuis octobre 2025.[1] Privée du droit de marquer ces numéros comme indésirables, l’entreprise a contourné l’obstacle en lançant un badge « Fréquemment bloqué », qui prévient l’utilisateur quand un numéro d’une série dédiée a été rejeté par de nombreuses personnes.
La TRAI vise l’application via l’IT Act
La sortie publique de Jhunjhunwala n’est pas venue seule. Elle a suivi une information du quotidien économique The Economic Times, selon laquelle la TRAI a cherché à obtenir des pouvoirs au titre de l’Information Technology Act pour sanctionner les applications d’identification d’appels. Truecaller est visé, tout comme ses concurrents Hiya et Whoscall, pour avoir étiqueté comme spam des numéros des séries 1400 et 1600.[1]
La TRAI et le ministère indien de l’Électronique et des Technologies de l’information, qui aurait à examiner une telle proposition, n’ont pas répondu dans l’immédiat aux sollicitations.
Interrogé sur cette tentative d’encadrement, Jhunjhunwala l’a jugée sans fondement. « Cela n’a absolument aucun sens », a-t-il déclaré, revendiquant le rôle de « bons acteurs qui aident chaque jour des centaines de millions d’Indiens, y compris les personnes âgées vulnérables, à bénéficier d’une expérience de communication de confiance ». Et de dénoncer une décision qui, selon lui, reviendrait à « donner aux acteurs malveillants un terrain de jeu ouvert pour nous spammer et nous arnaquer en censurant l’information de la communauté ».[3]
Pourquoi le bras de fer Truecaller-TRAI compte
350 millions d’utilisateurs indiens en jeu pour Truecaller
Le conflit tombe à un moment sensible pour l’entreprise. Son cÅ“ur de métier, l’identification d’appels, subit une pression réglementaire et concurrentielle croissante, alors qu’elle cherche à se diversifier vers de nouveaux produits et services. L’Inde reste, de loin, son premier marché : plus de 350 millions de ses 500 millions d’utilisateurs actifs mensuels s’y trouvent, selon la société.[2]
La régulation indienne s’était déjà durcie en amont. Le régulateur a élargi ses règles anti-spam pour y inclure, pour la première fois, les applications tierces de filtrage comme Truecaller, mais aussi les fabricants de smartphones et leurs blocages intégrés. Les signalements passés par ces applis doivent désormais être routés vers les plateformes des opérateurs pour être traités comme des plaintes formelles. En 2025, Truecaller dit avoir identifié plus de 4 168 crore d’appels indésirables et 12 903 crore de messages de spam en Inde, la communauté ayant bloqué 1 189 crore d’appels pour les usagers du pays.[5]
Jhunjhunwala a promis de partager les données de Truecaller avec le ministère indien de l’IT dans le cadre du processus réglementaire, en plaidant pour que toute décision sur ces applications repose sur des preuves. « Sanctionnez les acteurs malveillants, pas ceux qui, comme Truecaller, ont un impact positif significatif », a-t-il écrit.
Truecaller contre la TRAI : les chiffres à retenir
- Truecaller attaque publiquement le régulateur télécom indien TRAI sur X.
- En cause : l'interdiction d'afficher les signalements de spam sur les séries 1400 et 1600.
- 81 % des appels de la série 1400 sont ignorés par les usagers sur 8 mois.
- 74 millions d'appels de ces séries ont été bloqués manuellement.
- La TRAI cherche à sanctionner les applis via l'Information Technology Act.
- L'Inde pèse plus de 350 des 500 millions d'utilisateurs de Truecaller.
Sources
4 sources · 7 faits vérifiés
