À Mayotte, la deuxième usine de dessalement du département se construit à Ironi Bé. Prévue pour 2027, elle produira 10 000 m³ par jour, mais sa saumure et ses tuyaux inquiètent les défenseurs du lagon.
Depuis juin dernier, les pelleteuses préparent le terrain de la future station à Ironi Bé, sur Grande-Terre. Manuel Valls, ministre des Outre-Mer, s’y est rendu début septembre 2025 pour constater l’avancée du chantier. L’infrastructure doit entrer en service en 2027. Elle sera la deuxième unité de dessalement de l’archipel, après celle de Petite-Terre. Objectif : compenser le déficit structurel d’eau potable qui contraint une partie des Mahorais à vivre sous tours d’eau.
La nouvelle usine doit fournir 10 000 mètres cubes d’eau par jour. C’est un saut de 25 % par rapport à la production actuelle, qui plafonne à 40 000 m³. Steeves Guy, directeur général des services techniques du syndicat Les Eaux de Mayotte, résume la pression : « Chaque année, on a une augmentation des besoins de 2 000 mètres cubes par jour. On est donc vraiment dans une course contre la montre entre les besoins qui augmentent et les moyens de production qui doivent essayer de les rattraper pour les dépasser. »
Le territoire connaît sa plus grave sécheresse depuis 1997. Les retenues sont proches de l’épuisement. Les coupures d’eau durent désormais trente heures tous les deux jours, contre vingt-six heures jusqu’à récemment. Aucune amélioration n’est attendue avant la mi-2026.
Un taux de salinité doublé dans la saumure rejetée
Face à l’urgence, la construction accélérée du site d’Ironi Bé est présentée comme la réponse la plus efficace. Mais plusieurs associations environnementales tirent la sonnette d’alarme. Leur premier grief : les rejets de saumure dans le lagon. « Ce sel y sera déversé avec un taux de salinité estimé au double du taux de salinité normal de l’eau de mer », alerte Michel Charpentier, président de l’association Les Naturalistes de Mayotte. « Au fur et à mesure de son accumulation, il risque donc d’avoir un impact très important sur les populations marines qui vivent dans le lagon. »[1]
Le lagon mahorais figure parmi les plus beaux au monde. Il abrite tortues, raies, coraux et plusieurs espèces de mammifères marins. L’accumulation de sel hyperconcentré risque d’altérer les conditions de vie de ces populations. Aucune étude d’impact long terme sur la faune locale n’a été rendue publique à ce stade du projet.
Les critiques portent aussi sur le tracé des conduites. Les tuyaux reliant l’usine au lagon passeront par la mangrove. Une partie de la forêt côtière devra être coupée pour laisser place aux infrastructures. Les mangroves jouent pourtant un rôle clé dans la régulation du littoral et la filtration des sédiments avant qu’ils n’atteignent le lagon. Leur destruction accélère l’érosion et contribue à la dégradation du milieu marin.
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Production actuelle | 40 000 m³/jour |
| Production future (avec Ironi Bé) | 50 000 m³/jour |
| Croissance annuelle des besoins | + 2 000 m³/jour |
| Capacité initiale d’Ironi Bé | 10 000 m³/jour |
| Extension prévue (phase 2) | + 6 000 à 7 500 m³/jour |
| Mise en service | 2027 |
Un calendrier mené à marche forcée
Le syndicat Les Eaux de Mayotte a attribué le contrat de conception, construction et exploitation à un consortium mené par Stereau, filiale du groupe Saur. Le groupement comprend aussi Artelia, AROM, Colas et Saur France. L’usine mettra en Å“uvre un processus classique : flottation, filtration bicouche, osmose inverse à haute pression, reminéralisation et chloration[2].
L’osmose inverse permet d’éliminer les sels et les impuretés de l’eau de mer pour la rendre potable. Le procédé génère un concentré de saumure, résidu hautement salin, qu’il faut évacuer. À Mayotte, ce rejet se fera directement dans le lagon. Les associations environnementales dénoncent l’absence d’alternative étudiée et le calendrier contraint qui réduit les marges de discussion.
Le projet bénéficie d’un financement européen de 24,2 millions d’euros au titre du FEDER, pour un coût total de 54,3 millions d’euros[4]. Une enveloppe qui témoigne de l’urgence politique attachée au dossier, mais qui n’efface pas les réserves exprimées par les acteurs locaux. L’usine doit alimenter 100 000 habitants supplémentaires de Grande-Terre en eau potable.
Une extension à 16 670 m³ par jour est prévue dès 2026, sans interruption de service. Cette deuxième phase apportera entre 6 000 et 7 500 m³ supplémentaires. La souplesse du projet repose sur une conception modulaire développée par Stereau. Mais l’empilement des travaux et l’accélération du calendrier laissent peu de place à une concertation approfondie sur les impacts environnementaux.
Pourquoi l'usine d'Ironi Bé divise
Un compromis entre urgence sociale et préservation du lagon
La crise de l’eau à Mayotte ne date pas d’hier. L’île subit une forte pression démographique : sa population augmente rapidement, le réseau de distribution accuse des pertes importantes et les retenues collinaires ne suffisent plus. Les autorités ont multiplié les mesures d’urgence : tours d’eau prioritaires pour les écoles et les hôpitaux, installation d’osmoseurs de moyenne capacité, recherche et réparation de fuites.
Ces actions ne constituent que des parades temporaires. Le dessalement s’impose comme la seule option capable de garantir un approvisionnement stable à moyen terme. Mais le prix environnemental reste à chiffrer. Le lagon mahorais subit déjà l’érosion accélérée causée par l’urbanisation non maîtrisée : les pluies tropicales entraînent les sols jusqu’aux mangroves et aux récifs coralliens.
Les associations environnementales réclament des études d’impact plus poussées, des dispositifs de dilution pour la saumure et un suivi scientifique rigoureux de la qualité de l’eau du lagon après la mise en service. Elles estiment que la précipitation du calendrier sacrifie la préservation d’un écosystème fragile sur l’autel de l’urgence hydraulique. Le comité de l’eau et de la biodiversité de Mayotte, instance de concertation locale, n’a pour l’heure pas rendu public de position claire sur ces aspects[5].
La mise en marche de l’usine est prévue pour 2027. D’ici là , les Mahorais continueront de vivre avec des coupures prolongées. Le syndicat Les Eaux de Mayotte espère que la nouvelle unité mettra fin aux pénuries structurelles. Les écologistes, eux, scrutent l’évolution du lagon et se préparent à mesurer l’ampleur des dégâts sur la faune marine.
Dessalement à Mayotte : ce qu'il faut retenir
- La future usine de dessalement d'Ironi Bé produira 10 000 m³ d'eau par jour dès 2027, soit 25 % de plus que la capacité actuelle de Mayotte.
- Les rejets de saumure dans le lagon afficheront un taux de salinité doublé par rapport à l'eau de mer normale, avec un risque sur la faune marine.
- Les tuyaux reliant l'usine au lagon passeront par la mangrove, une partie de la forêt côtière devant être coupée.
- Le projet bénéficie de 24,2 millions d'euros de fonds européens FEDER pour un coût total de 54,3 millions.
- Les besoins en eau augmentent de 2 000 m³ par jour chaque année à Mayotte.
- Manuel Valls, ministre des Outre-Mer, s'est rendu sur le chantier début septembre 2025.
Sources
4 sources · 4 faits vérifiés

