La Martinique veut faire passer ses achats alimentaires locaux de 25 % à 40 % d’ici dix ans. Derrière les 1 000 références et le label CÅ“ur Martinique, des producteurs coincés entre aléas climatiques et volumes insuffisants.
Les grandes enseignes de Martinique ont lancé du 29 juin au 12 juillet une opération autour du label CÅ“ur Martinique pour mettre en lumière fruits, légumes, produits transformés et autres spécialités locales. L’objectif affiché : encourager les consommateurs à acheter local et soutenir un tissu économique fragilisé. Dans les supermarchés, cette volonté se traduit par des têtes de gondole dédiées et près de 1 000 références martiniquaises, issues d’une collaboration avec une centaine de producteurs.
Mais cette mise en avant se heurte à une réalité difficile. La production locale souffre des aléas climatiques. En 2023, selon l’Insee, les mauvaises conditions météorologiques ont durement touché les rendements de fruits et légumes, entraînant des baisses de volumes et parfois l’augmentation des prix. Ces faibles volumes pénalisent aussi les distributeurs. Comme l’explique un responsable du groupe Parfait, les quantités insuffisantes empêchent les tarifs dégressifs. Cela réduit les marges et limite les possibilités d’intégrer plus de produits locaux en rayons.
La Martinique dispose d’un riche patrimoine agricole et industriel, mais sa capacité à le valoriser reste limitée. Aujourd’hui, seuls 25 % des achats alimentaires sont locaux[1]. L’ambition est d’atteindre 40 % en dix ans. Pour y arriver, l’île compte sur le label CÅ“ur Martinique, un outil devenu essentiel pour distinguer les produits cultivés, fabriqués ou transformés sur place.
Cœur Martinique : un label pour structurer et certifier
Le label CÅ“ur Martinique dépasse la simple mise en avant commerciale. Il s’agit d’un projet global visant à structurer les entreprises, encourager la création d’emplois et renforcer la place des produits locaux dans le quotidien des Martiniquais. L’île compte près de 3 000 entreprises industrielles, représentant environ 8 500 emplois directs et indirects. Transformation de poissons, fabrication de confitures, production de jus ou de glaces : la diversité est réelle.
Des entreprises comme celle d’Antoine Omère, spécialisée dans les produits de la mer, approvisionnent les grandes surfaces avec poissons fumés, tartares ou préparations artisanales. Malgré une baisse de la consommation liée au recul démographique, les commandes restent régulières. Le programme n’oublie pas non plus les artisans : sur les 12 000 artisans inscrits à la Chambre de métiers et de l’artisanat, 250 sont aujourd’hui adhérents au label[2]. Chaque adhésion déclenche un audit strict portant sur l’environnement, l’hygiène et l’organisation du travail, garantissant un niveau d’exigence cohérent pour tous.
Les partenaires du label (AMPI, SDGA, Chambre d’agriculture, CCI, CMA et Contact-Entreprises) veulent inscrire durablement ces habitudes dans la vie des consommateurs. Ils misent sur des campagnes pédagogiques et des partenariats avec la restauration collective ou solidaire pour sensibiliser les consommateurs sur la valeur gustative et nutritionnelle des produits locaux, au-delà de leur apparence. Les exploitations maraîchères de l’île déplorent souvent un manque de débouchés pour leurs produits, et donc des pertes. Lors de la vente auprès de particuliers, l’un des freins identifiés est la faible valorisation des légumes ou des fruits dits « moches » : taches, irrégularités, bosses.
La Coopérative Horticole de Martinique, poumon logistique du local
Pour structurer la production locale et renforcer la compétitivité des exploitations, la Coopérative Horticole de Martinique (C.H.M.) regroupe 70 adhérents sur l’ensemble du territoire. Présidée par Juvenal Rémir, elle a pour mission de mutualiser les moyens. Grâce à sa plateforme logistique M.A.I.A. située au Lamentin, elle assure la collecte, le stockage et la commercialisation de plus de 10 tonnes de fruits et légumes par jour[3]. La coopérative détient un agrément RUP pour 12 produits locaux, garantissant une production de qualité pour le marché local et la restauration collective.
Les organisations de producteurs (OP) jouent un rôle clé dans la transition agroécologique de la filière fruits et légumes. Face au manque de moyens chroniquement signalé par les agriculteurs, elles peuvent intervenir en tant que relais pour le montage de dossiers de subvention, l’accès à des appels à projets collectifs, ou encore la mise en place de coopératives d’investissement. En renforçant leur rôle de guichet collectif, elles facilitent l’accès à des ressources souvent inaccessibles individuellement. Pour Laurent Parrot, chercheur au Cirad, « les organisations de producteurs, si elles sont correctement soutenues et renforcées, peuvent devenir des moteurs de la transition agroécologique en Martinique. Elles représentent l’interface idéale entre diversité agricole et cohérence économique, entre qualité locale et exigences des marchés, entre savoir-faire individuel et stratégie collective[4]. »
Pourquoi le local peine encore à s'imposer
Des contraintes économiques et climatiques qui freinent l’essor
Les producteurs martiniquais sont en mesure de couvrir une bonne partie de la consommation de produits frais sur l’île : fruits et légumes, viandes, poissons. Mais les contraintes économiques et climatiques pèsent lourd. Les rendements fluctuent au gré des intempéries, et les volumes restent souvent insuffisants pour atteindre les seuils de rentabilité qui permettraient aux distributeurs de proposer des prix compétitifs.
Les industries locales ont su créer des produits mieux adaptés aux contraintes spécifiques de l’environnement martiniquais, aux goûts des consommateurs locaux, et aux besoins de qualité et de fraîcheur. Les artisans révèlent des savoir-faire exceptionnels. Tous ces acteurs engagent la Martinique dans la voie de l’attractivité, de la créativité et de l’emploi. Mais pour que cette dynamique s’amplifie, il faut aussi que les consommateurs jouent le jeu. Choisir un produit CÅ“ur Martinique, c’est choisir d’encourager la production locale, de soutenir l’emploi, et de consolider l’avenir du pays. C’est aussi participer aux efforts de transition écologique et de renforcement de l’autonomie alimentaire et culturelle de l’île.
Le chemin est encore long pour atteindre les 40 % d’achats locaux. Les organisations de producteurs, les coopératives et les labels ne suffiront pas sans un soutien public renforcé et une prise de conscience collective. Mais la machine est en marche. Les 250 artisans certifiés, les 70 adhérents de la C.H.M., les 1 000 références en rayon : autant de signaux que la Martinique est en train de structurer son agriculture locale. Reste à savoir si les volumes suivront, et si les consommateurs seront au rendez-vous.
Production locale en Martinique : les chiffres à retenir
- La Martinique vise 40 % d'achats alimentaires locaux d'ici dix ans, contre 25 % aujourd'hui
- 250 artisans martiniquais sont certifiés par le label Cœur Martinique, sur 12 000 inscrits à la Chambre de métiers
- La Coopérative Horticole de Martinique commercialise plus de 10 tonnes de fruits et légumes par jour via sa plateforme M.A.I.A.
- Les grandes enseignes ont mis en avant 1 000 références locales du 29 juin au 12 juillet, en collaboration avec une centaine de producteurs
- Les aléas climatiques de 2023 ont durement touché les rendements de fruits et légumes, réduisant les volumes disponibles
- L'île compte près de 3 000 entreprises industrielles, représentant 8 500 emplois directs et indirects
Sources
4 sources · 4 faits vérifiés
