Le capital des 120 premières entreprises cotées à Paris n’est plus français qu’à 34 %, contre 72 % il y a vingt ans, selon une étude de l’EM Lyon.
Les chiffres tombent comme un couperet. En 2003, les actionnaires français détenaient 72 % du capital des 120 plus grosses entreprises cotées à la Bourse de Paris. En 2015, ce taux était déjà tombé à 52 %. En 2023, dernière année disponible, il plafonne à 34 %. L’étude de l’EM Lyon, école de commerce basée à Lyon, dresse le constat d’une dépossession progressive : les centres de décision des entreprises françaises migrent vers l’étranger, entraînant avec eux les arbitrages stratégiques.
TotalEnergies illustre cette bascule. L’entreprise est cotée à Paris et à New York, avec un actionnariat désormais majoritairement américain. Patrick Pouyanné, son PDG, pointe les règles européennes : elles poussent banques et assureurs à se retirer du capital des sociétés d’hydrocarbures. Les actionnaires américains qui les remplacent défendent moins ardemment le virage vers les renouvelables et l’électrique. Résultat : moins d’actionnaires français, moins de décisions alignées sur les priorités hexagonales.
L’actionnaire, ce propriétaire qu’on ne veut pas nommer
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Un actionnaire, c’est d’abord quelqu’un qui investit son argent personnel pour détenir des parts d’une entreprise. Cet engagement se fait sans filet : aucune garantie de retour, et le risque de tout perdre si l’entreprise fait faillite. Quand l’actionnaire est majoritaire, il dirige directement son entreprise. Sinon, il élit le dirigeant à la majorité des voix.
La France compte 5 millions d’entreprises, des auto-entrepreneurs aux 40 sociétés du CAC 40. Toutes ont des actionnaires. Ces derniers apportent les capitaux de départ, financent le stock de matières ou de produits nécessaires à l’activité, créent les emplois. Sans actionnaires, pas d’entreprise. Sans entreprise, pas de salaires ni de fiscalité.
Pourtant, la culture économique française reste réticente. L’actionnaire, souvent confondu avec le capitaliste prédateur, suscite la méfiance. Les débats publics associent dividendes et avidité, capitalisme et prédation, sans distinguer l’investisseur individuel du fonds américain. Cette confusion coûte cher : elle entretient un climat défavorable à l’investissement domestique.
Des règles européennes qui accélèrent la fuite

Les régulations européennes jouent un rôle dans cette érosion. Elles imposent aux banques et aux assureurs des contraintes prudentielles qui les découragent de détenir des participations dans certains secteurs, notamment les hydrocarbures. Ces acteurs institutionnels français, historiquement présents au capital des grandes entreprises, se retirent. Les investisseurs américains, eux, ne subissent pas les mêmes contraintes et prennent le relais.
Cette substitution change la nature des arbitrages stratégiques. Un actionnaire américain raisonne selon les priorités de son marché domestique, pas selon celles de la France. Quand TotalEnergies choisit d’investir dans le renouvelable ou de maintenir la production d’hydrocarbures, la composition de son actionnariat pèse sur la décision finale. Moins d’actionnaires français, c’est moins de pression pour aligner la stratégie sur les objectifs climatiques européens.
| Année | Part française du capital |
|---|---|
| 2003 | 72 % |
| 2015 | 52 % |
| 2023 | 34 % |
Source : ANSA
Pourquoi la France perd ses actionnaires
Souveraineté économique : le risque de perdre la main
La vitalité d’une économie dépend de la richesse de son actionnariat. Ce n’est pas que les actionnaires étrangers soient indésirables, mais un grand pays développé qui ne finance pas ses propres entreprises voit ses centres de décision se déplacer. Quand les centres de décision migrent, l’intérêt porté aux enjeux locaux diminue. C’est tout un écosystème qui risque de disparaître : fournisseurs, sous-traitants, emplois qualifiés.
L’ANSA, association nationale des sociétés par actions, a publié en 2016 un livre blanc sur l’actionnariat en France. Le constat était déjà alarmant : les Français investissaient peu dans leurs entreprises, et les réformes fiscales nécessaires pour inverser la tendance tardaient à venir. Dix ans plus tard, les chiffres de l’EM Lyon confirment que la tendance ne s’est pas inversée. Elle s’est accélérée.
L’enjeu dépasse la seule finance. Il touche à la souveraineté économique. Une entreprise à capitaux majoritairement étrangers reste légalement française, mais ses arbitrages stratégiques (implantation d’usines, choix de R&D, orientation sectorielle) répondent à d’autres logiques. Les exemples de délocalisations de centres de décision après un rachat par un fonds étranger ne manquent pas.
L’épargne française existe, mais ne va pas vers les entreprises

Les Français épargnent. Beaucoup. Mais cette épargne dort sur des comptes rémunérés, des assurances-vie en fonds euros, rarement dans des actions d’entreprises françaises. Les obstacles sont connus : fiscalité dissuasive, méfiance culturelle, manque d’éducation financière. Le Plan d’Épargne en Actions, créé pour encourager l’investissement en actions européennes, offre une exonération d’impôt sur le revenu après cinq ans de détention. Mais il reste sous-utilisé.
Le marché de l’emploi tech français génère 1,45 million d’emplois, en hausse de 11,5 % sur un an selon France Digitale et EY. Mais le rythme de création ralentit : les startups, poussées vers la rentabilité, recrutent plus sélectivement. Elles cherchent aussi des financements. Si l’épargne française ne s’oriente pas vers ces entreprises, ce sont des fonds américains ou asiatiques qui prendront le relais. Et avec eux, les décisions stratégiques migreront.
Avoir un actionnariat domestique solide, c’est garder la main sur les orientations industrielles. C’est aussi maintenir un lien entre l’entreprise et son territoire. TotalEnergies fournira des carburants tant qu’il y aura une demande. Mais avoir un pétrolier dans un pays sans pétrole reste un atout, à condition que cet atout serve aussi les objectifs nationaux. Pour cela, il faut des actionnaires français au capital.
Actionnariat français : les chiffres de la dépossession
- Le capital des 120 premières entreprises cotées à Paris n'est plus français qu'à 34 % en 2023, contre 72 % il y a vingt ans
- Les règles européennes poussent banques et assureurs français à se retirer du capital des sociétés d'hydrocarbures
- TotalEnergies est cotée à Paris et New York, avec un actionnariat désormais majoritairement américain
- La France compte 5 millions d'entreprises, toutes détenues par des actionnaires
- Le marché de l'emploi tech français génère 1,45 million d'emplois, en hausse de 11,5 % sur un an

