L’île confirme son statut d’exception économique. Selon l’estimation publiée par le partenariat CEROM (Comptes économiques rapides pour l’Outre-mer), le produit intérieur brut de Saint-Barthélemy s’établit à 960,5 millions d’euros en 2023. Rapporté aux 10 660 habitants recensés, cela représente 90 103 euros de richesse produite par personne et par an. Deux fois la moyenne nationale. Un chiffre qui place l’île très largement en tête des économies ultramarines, et parmi les territoires les plus riches au monde.
Ce niveau de prospérité repose sur un modèle économique très concentré : une économie presque exclusivement marchande, animée par le tourisme haut de gamme et le secteur immobilier. Pas de grandes industries, pas de fonction publique déterminante, mais une spécialisation assumée dans l’accueil d’une clientèle fortunée. L’étude, réalisée par l’IEDOM à la demande des acteurs publics locaux, livre pour la première fois depuis plus de dix ans une photographie précise de l’économie de l’île, après le passage de l’ouragan Irma en 2017 et la crise sanitaire.
L’estimation intervient dans un contexte où les collectivités ultramarines cherchent à mieux mesurer leur dynamique propre, au-delà des agrégats nationaux. Pour Saint-Barthélemy, territoire autonome sur le plan fiscal depuis sa séparation d’avec la Guadeloupe en 2007, l’exercice prend un relief particulier : il s’agit de mesurer une richesse créée dans un cadre institutionnel et fiscal singulier, où l’État intervient peu et où le privé produit l’essentiel.
Le tourisme génère à lui seul près de 20 % du PIB local[1]. L’île attire une clientèle internationaleaisée, venue louer ou acheter des villas, séjourner dans des établissements de prestige, consommer dans les commerces de luxe. Cette demande irrigue l’ensemble de l’économie insulaire. La construction représente ainsi 13,8 % de la richesse créée : villas neuves, rénovations, infrastructures privées. L’immobilier, orienté vers la location et la vente de biens haut de gamme, pèse lui aussi lourdement. Au total, la valeur ajoutée des entreprises représente deux tiers du PIB. Les ménages, essentiellement via les loyers qu’ils perçoivent, en produisent 18 %.
Une économie privée, une administration discrète
Trait distinctif de Saint-Barthélemy : la contribution des administrations publiques au PIB se limite à 2,2 %. C’est remarquablement faible, y compris au regard des autres Outre-mer, où la présence de l’État structure souvent une part importante de l’activité. Ici, l’autonomie fiscale de la collectivité explique ce retrait : pas de services publics surdimensionnés, pas de transferts massifs depuis Paris. L’île vit de son économie marchande, avec les avantages et les fragilités que cela suppose.
Les auteurs de l’étude invitent cependant à la prudence dans la lecture du PIB par habitant. Ce dernier est en partie surestimé, car de nombreux travailleurs saisonniers participent à l’activité économique sans être comptabilisés dans la population résidente officielle. Pendant la haute saison, l’île accueille cuisiniers, serveurs, personnel d’entretien, agents de sécurité, venus de Guadeloupe, de Martinique ou d’ailleurs. Leur production entre dans le PIB, mais ils ne figurent pas dans les 10 660 habitants retenus pour le calcul. Le PIB par habitant réel, en tenant compte de la population active réelle, serait donc légèrement inférieur.
Foncier rare, ressources sous tension
L’autre limite de ce modèle économique tient aux contraintes physiques du territoire. Saint-Barthélemy fait face à la rareté du foncier constructible, ce qui alimente une tension permanente sur le marché immobilier. Les prix s’envolent, rendant l’accès au logement difficile pour les résidents permanents, y compris ceux qui font tourner l’économie touristique. À cela s’ajoutent les enjeux de gestion durable de l’eau, de l’énergie et des ressources naturelles : une île de 25 km² ne peut absorber une croissance illimitée sans fragiliser son environnement et son attractivité même.
L’estimation du CEROM intervient après une décennie marquée par deux chocs majeurs. L’ouragan Irma, en septembre 2017, avait détruit une partie des infrastructures et contraint l’économie à se reconstruire. La pandémie de Covid-19, quelques années plus tard, avait brutalement interrompu les flux touristiques. Le PIB de 960 millions d’euros en 2023 témoigne d’une capacité de rebond, mais aussi de la persistance d’un modèle économique étroit, performant mais exposé.
Saint-Barthélemy se distingue ainsi comme une anomalie économique au sein des Outre-mer français : richesse par habitant exceptionnelle, économie privée dominante, faible empreinte publique. Un cas à part, loin des réalités de la Guadeloupe voisine ou de la Martinique, et qui pose en creux la question de la soutenabilité à long terme d’un développement fondé sur le luxe et l’attractivité fiscale.
Sources
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