Le Parlement a approuvé le 1er juillet l’actualisation de la loi de programmation militaire, qui consacre 436 milliards d’euros entre 2024 et 2030 pour accélérer le réarmement face à un conflit majeur possible en Europe dès 2030.
La France rehausse ses ambitions militaires tout en composant avec une situation budgétaire dégradée. Le budget de la défense atteindra 76 milliards d’euros en 2030, soit 2,5 % du PIB. Un doublement en dix ans, rappelait Emmanuel Macron lundi : « L’engagement a été tenu, les faits sont là et l’histoire jugera. » La ministre des Armées Catherine Vautrin l’a dit sans détour : cette actualisation permet de « répondre à l’accélération de la menace », mais elle intervient dans un contexte financier « très dégradé ».
L’augmentation de 36 milliards d’euros par rapport à la version votée en 2023 doit financer des domaines longtemps laissés de côté ou dont l’urgence est apparue en Ukraine : logistique, soutien, stocks de munitions, espace, drones, défense aérienne. Elle intègre aussi de nouveaux programmes, comme un missile balistique sol-sol à longue portée ou la robotique terrestre. Selon les chercheurs Elie Tenenbaum et Stéphane Audrand, de l’Institut français des relations internationales, ces surmarches budgétaires « financeront tout juste le format voté en 2023 mais qui était sous-financé ». Le « poids de forme » de l’armée française, évalué l’an passé par Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, à « un peu moins de 100 milliards d’euros », reste loin.
Un calendrier décalé par rapport à la menace
L’actualisation, anticipée d’un an, repose sur la revue nationale stratégique publiée l’été dernier. Celle-ci met en garde contre « un risque particulièrement élevé d’une guerre majeure de haute intensité à l’horizon 2030 » en Europe face à la Russie, avec des « actions hybrides massives » en France. Sauf que nombre de blindés, de systèmes de défense sol-air ou de camions logistiques ne seront livrés qu’entre 2030 et 2035[2].
Pour Elie Tenenbaum et Stéphane Audrand, il y a une « désynchronisation » entre ce risque de guerre majeure dès 2030 et l’horizon capacitaire, qui ne donne sa pleine mesure qu’à partir de 2035. Selon eux, le modèle d’armée français « répond, avec des années de retard, aux besoins d’une crise majeure plus qu’à celui d’une guerre de haute intensité ».
| Pays | Budget 2026 | Budget prévu 2027 | Évolution |
|---|---|---|---|
| France | 66,7 Md€ | — | Objectif 76 Md€ en 2030 (2,5 % du PIB) |
| Allemagne | 108,2 Md€ | 110 Md€ (projet) + 30 Md€ (fonds spécial) = 140 Md€ | +33 % en un an, 154 Md€ en 2028 |
Berlin, qui ne consacrait que 47 milliards d’euros à sa défense en 2021, entend désormais disposer de « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ». Son projet de budget pour 2027 prévoit 110 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent des crédits du fonds spécial « Sondervermögen » créé en 2022, soit un total de 140 milliards d’euros et 154 l’année suivante. L’Ifri note cependant que la remontée en puissance allemande sera « plus longue et coûteuse » que celle de la France.
Des atouts que les voisins n’ont pas
La France dispose toutefois de « capacités essentielles » dont sont dépourvus ses voisins européens, rappellent Ethan Kapstein et Jonathan Caverley, enseignants respectivement à Princeton et à l’US Naval War College, dans la revue Foreign Affairs. Une armée expérimentée, une armée de l’air opérationnelle, et surtout la dissuasion nucléaire. « Dans le cadre d’une guerre continentale, l’armée française demeure la force la plus apte à se projeter rapidement sur le front oriental », écrivent-ils[3]. Les responsables militaires affirment qu’elle est prête à combattre « ce soir » si besoin.
Face à la menace russe, les pays de l’Otan, dont la France, ont décidé l’an passé de porter leur effort de défense à 3 % du PIB d’ici 2030, avec une déclinaison en 3,5 % de dépenses militaires stricto sensu et 1,5 % de dépenses supplémentaires liées à la sécurité au sens large (protection des frontières, mobilité militaire, sécurité maritime, cybersécurité) à horizon 2032. La trajectoire française en 2026 s’inscrit déjà dans cet objectif : la LPM actuelle prévoyait 64,4 milliards d’euros, contre 66,7 milliards au projet de loi de finances 2026, soit un passage de 2,1 % à 2,18 % du PIB[4]. Le différentiel avec une trajectoire à 3 % en 2030 reste minime cette année (530 millions d’euros), mais les marches deviennent beaucoup plus hautes ensuite : les dépenses supplémentaires par rapport à la trajectoire initiale atteindraient 7,95 milliards d’euros dès 2027.
Pourquoi la France accélère sous contraintes
La France peut-elle garder son rang de premier fournisseur européen ?
La Pologne, première bénéficiaire du mécanisme SAFE avec 43 milliards d’euros de prêts, mène une politique d’acquisition massive et rapide. Varsovie achète massivement américain ou sud-coréen pour augmenter brutalement ses capacités : plus de chars, plus d’avions, plus de missiles. La France, sous la contrainte de la LPM 2024-2030, se concentre sur la rénovation de capacités vieillissantes : remplacement du VAB Rifon, modernisation du Leclerc, attente des nouvelles frégates[5].
Le pays montre qu’il peut se réadapter. La production de munitions augmente, notamment à Bergerac. Les livraisons de matériel naval respectent les délais, voire les anticipent. Les potentiels de livraison pour le Rafale ou les blindés de l’armée de terre s’améliorent. Mais le message d’Emmanuel Macron du 15 janvier dernier était clair : si la France ne change pas de dimension, elle pourrait céder sa place de premier fournisseur européen. Dans la défense comme ailleurs, la souveraineté ne se décrète pas. Elle se finance.
En avril, le gouvernement avait annoncé son intention de ramper les stocks de drones explosifs de 400 % d’ici 2030, dans un projet de loi présenté après que les plus hauts gradés français ont déclaré que le pays devait être prêt dans les prochaines années à un affrontement avec la Russie.
Réarmement français : les chiffres de la LPM 2024-2030
- La LPM actualisée consacre 436 milliards d'euros entre 2024 et 2030, soit 36 milliards de plus que la version 2023
- Le budget de défense français atteindra 76 milliards d'euros en 2030, soit 2,5 % du PIB
- L'Allemagne prévoit 140 milliards d'euros de dépenses de défense en 2027, contre 47 milliards en 2021
- Les livraisons de nombreux blindés et systèmes de défense sol-air français n'interviendront qu'entre 2030 et 2035
- La revue nationale stratégique alerte sur un risque de guerre majeure en Europe dès 2030
- Les stocks de drones explosifs français doivent augmenter de 400 % d'ici 2030
Sources
4 sources · 4 faits vérifiés

