Le Maroc cible le Rafale F4 pour le début de la prochaine décennie, mais sa feuille de route est brouillée : les Mirage 2000-9 des Émirats, déjà approuvés par Paris, restent bloqués par les conflits du Golfe.
La géopolitique régionale dicte souvent le calendrier des achats d’armement. Pour Rabat, c’est la pression algérienne qui accélère les ambitions aéronautiques, et c’est la crise du Golfe qui les ralentit. Les deux dynamiques se superposent, créant une situation inédite pour la Force aérienne royale marocaine.
D’un côté, les Émirats arabes unis entament le retrait de leur flotte de Mirage 2000-9, remplacés progressivement par des Rafale F4. De l’autre, le Maroc suit cette transition de très près, conscient qu’une opportunité se profile. Mais entre l’intention et la livraison, Paris tient les clés.
Les Mirage 2000-9 émiratis, une opportunité suspendue aux conflits du Golfe
L’accord entre Abu Dhabi et Rabat pour le transfert de plusieurs dizaines de Mirage 2000-9 a obtenu le feu vert français dès 2024. La Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre, la CIEEMG, avait donné son accord. Condition sine qua non : tout transfert de matériel Dassault vers un pays tiers requiert l’approbation de Paris, conformément aux contrats d’origine.[5]
La résurgence des conflits au Moyen-Orient vient gripper la mécanique. Les Émirats, dont les forces armées restent mobilisées dans un contexte régional instable, retardent la mise en Å“uvre concrète du deal. L’accord tient, mais le calendrier glisse. Pour la Force aérienne royale marocaine, qui cherche à densifier rapidement sa flotte face à la montée en puissance de l’aviation algérienne, ce délai est un problème opérationnel concret.
L’intérêt des Mirage 2000-9 pour Rabat est double : combler un vide capacitaire à court terme, à un coût sans commune mesure avec celui d’un appareil neuf, et laisser le temps à la diplomatie de mûrir un dossier Rafale sur le plus long terme. Une acquisition de seconde main approuvée par Paris, c’est aussi, implicitement, une porte d’entrée dans l’écosystème industriel Dassault.
Le Rafale F4, horizon 2030-2031 pour Rabat

La véritable ambition marocaine se lit à plus long terme. Rabat vise l’acquisition de ses premiers Rafale F4 aux alentours de 2030-2031.[1] Un calendrier qui coïncide avec la montée en charge progressive des livraisons Dassault, encore sous très forte tension aujourd’hui.
Les chiffres de production parlent d’eux-mêmes. En 2025, Dassault Aviation a livré 26 Rafale, dont 15 pour l’export et 11 pour les armées françaises, dépassant légèrement son objectif de 25 appareils.[3] Le carnet de commandes affichait à la clôture de l’exercice 220 appareils en attente : 45 pour la France, 175 pour des clients étrangers. Au rythme actuel, cela représente environ dix ans de production. Autant dire que tout nouveau client devra s’armer de patience.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Livraisons totales 2025 | 26 appareils |
| Dont export | 15 appareils |
| Dont armées françaises | 11 appareils |
| Carnet de commandes (fin 2025) | 220 appareils |
| Dont export | 175 appareils |
| Durée de production au rythme actuel | ~10 ans |
Source : AeroTime
La demande mondiale ne faiblit pas. L’Indonésie a reçu un premier lot dans le cadre d’un contrat portant sur 42 appareils début 2026.[4] L’Inde négocie 114 Rafale supplémentaires pour son armée de l’air après avoir signé un contrat pour 26 Rafale M destinés à sa marine en avril 2025. L’Irak serait en phase finale de négociation pour 14 Rafale F4, avec une signature possible en 2026. Dans ce contexte de saturation industrielle, un pays qui n’a pas encore signé se retrouve mécaniquement relégué en queue de file.
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Le cas marocain illustre un phénomène plus large : la France conserve un levier de contrôle considérable sur la diffusion de ses équipements militaires, y compris après la première vente. Le mécanisme d’approbation des transferts entre États tiers, qui a fonctionné pour valider le deal Mirage entre Abu Dhabi et Rabat, donne à Paris une visibilité permanente sur les reconfigurations capacitaires de ses anciens clients.
Ce n’est pas neutre sur le plan diplomatique. Accorder ou retarder un transfert, c’est un signal politique autant qu’une décision industrielle. Pour le Maroc, obtenir le feu vert français en 2024 était un signal positif. Le délai imposé par les tensions du Golfe ne remet pas en cause cet acquis, mais il fragilise la planification opérationnelle de la Force aérienne royale.
La dynamique régionale joue son rôle. L’Algérie investit massivement dans sa composante aérienne, avec une flotte de Sukhoi fournie par Moscou. La compétition capacitaire entre Alger et Rabat est un moteur structurel des décisions d’acquisition marocaines. C’est précisément cette pression qui pousse Rabat à regarder simultanément vers les Mirage d’occasion à court terme et vers le Rafale F4 à horizon 2030.
Un carnet de commandes sous tension, une fenêtre d’entrée étroite

Pour Dassault, chaque client supplémentaire est une bonne nouvelle commerciale, mais aussi un défi logistique. Les équipes de Bordeaux-Mérignac et de Dassault Aviation peinent déjà à absorber les commandes fermes. L’hypothèse d’un contrat marocain autour de 2030-2031 tombe dans une période où les livraisons pour l’Inde, l’Indonésie et les contrats en cours d’Iraq seront toujours en cours d’exécution.
Rabat devra négocier sa place dans la file avec précision. Une lettre d’intention trop tardive risque de décaler les livraisons bien au-delà de 2031. À l’inverse, formaliser trop tôt un engagement sans avoir réglé la question des Mirage de transition complique la gestion budgétaire. Le séquençage est aussi important que la décision elle-même.
Le Maroc joue donc sur deux tableaux en parallèle : concrétiser rapidement le transfert des Mirage 2000-9 émiratis pour combler le vide immédiat, et sécuriser une position dans le carnet Dassault pour le Rafale F4. La résolution de la crise du Golfe, sur laquelle Rabat n’a aucune prise, reste le verrou principal.
Rafale F4 et Mirage 2000-9 : les chiffres clés du dossier marocain
- Paris a approuvé le transfert des Mirage 2000-9 émiratis vers le Maroc dès 2024.
- Les conflits au Moyen-Orient retardent la mise en œuvre concrète de l'accord Abu Dhabi-Rabat.
- Dassault affichait un carnet de 220 Rafale en attente fin 2025, soit environ 10 ans de production.
- Rabat vise l'acquisition de Rafale F4 aux alentours de 2030-2031.
- Tout transfert de Mirage vers un pays tiers requiert l'approbation de la France selon les contrats d'origine.
Sources
4 sources · 4 faits sourcés
