Une entreprise privée qui reste opaque pendant vingt ans, puis débarque en Bourse et découvre le rituel trimestriel des comptes ouverts : voilà SpaceX depuis le 12 juin 2026. Mardi soir, la firme d’Elon Musk a livré son premier bilan financier public. Les chiffres sont solides. Le récit qui les accompagne l’est moins, et le marché l’a fait savoir.
Le chiffre d’affaires du deuxième trimestre a bondi de 92%, dépassant les attentes des analystes d’environ un milliard de dollars. De quoi rassurer, en principe. Sauf que l’action a chuté de plus de 7% dans les échanges d’après-clôture. La raison tient moins aux comptes qu’à ce qui les a entourés : un patron qui promet la lune, ou plutôt la moitié de l’internet mondial, pendant que ses propres dirigeants s’emploient à ramener l’exercice au ras du sol.
C’est le rythme habituel de la maison Musk. L’homme le plus riche du monde, devenu premier trillionnaire en dollars au moment de l’introduction en Bourse de SpaceX en juin avant de repasser sous le seuil un mois plus tard quand l’action a plongé, avance des promesses spectaculaires que ses cadres passent ensuite au tamis juridique pour les rendre audibles aux investisseurs.
« La majorité de l’internet mondial » contre le vocabulaire prudent de Gwynne Shotwell
L’idée la plus frappante lâchée par Musk pendant l’appel : Starlink devrait « fournir la majorité de l’internet mondial » dans « moins de dix ans ». Le patron s’appuyait sur le lancement imminent des satellites Starlink de version « V3 », dotés d’une bande passante nettement supérieure. « Ce n’est pas exclu qu’à un moment donné, Starlink fournisse la majorité de l’internet mondial, au moins dans les pays où nous sommes autorisés à opérer, ce qui représente la grande majorité des pays », a-t-il déclaré, précisant que cette échéance n’était pas « dans un futur infini » mais « à moins de dix ans ».
Quelques minutes plus tard, la directrice des opérations Gwynne Shotwell reprenait le sujet avec un tout autre vocabulaire. Les satellites V3 permettront, selon elle, « d’ajouter une capacité significative » et de servir « de plus en plus de clients », de sorte que « dans les années à venir », Starlink « représentera une part significative du trafic internet mondial ». « Une part significative » plutôt que « la majorité » : la nuance n’est pas rhétorique, elle est juridique. On y devine la différence entre une promesse à claironner et une projection qu’on n’aura pas à défendre devant un régulateur.
Le service compte désormais 12 millions d’abonnés, soit le double d’un an plus tôt[5]. Starlink pèse un peu plus de la moitié du chiffre d’affaires de SpaceX et reste le seul segment à ne pas perdre d’argent. La firme met aussi en avant ses partenariats avec les compagnies aériennes : après United Airlines dès 2024, des accords ont été signés avec American Airlines, Southwest, Virgin Atlantic et Aer Lingus.
Le vrai moteur, c’est l’IA : 2,6 milliards de revenus, 1,3 milliard de pertes

Derrière la conquête spatiale, l’argent frais vient d’ailleurs. SpaceX loue désormais sa puissance de calcul inutilisée à d’autres acteurs de l’intelligence artificielle, une activité qui a triplé pour atteindre 2,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Mais ce segment a aussi enregistré 1,3 milliard de dollars de pertes opérationnelles. La division IA, qui englobe le réseau social X, le robot conversationnel Grok et les centres de données, devrait devenir la première source de revenus de l’entreprise dès le trimestre de septembre.
Les dépenses d’investissement ont dépassé 18 milliards de dollars sur le trimestre clos en juin, dont plus de 86% consacrés à cette division IA[2]. Le directeur financier Bret Johnsen a livré l’un des rares objectifs financiers nouveaux de la séance, en pesant chaque mot : SpaceX a déjà contracté, dans les premières semaines du troisième trimestre, 6,7 milliards de dollars supplémentaires de revenus de services cloud sur une période de six mois démarrant en octobre. Le laboratoire Anthropic verse depuis juillet 1,25 milliard de dollars par mois pour utiliser le centre de données Colossus près de Memphis, tandis que Google paiera 920 millions de dollars mensuels pour de la puissance de calcul.
Formulation « très encadrée et assez spécifique », comme le note l’article d’origine : pensée pour enthousiasmer les investisseurs tout en laissant à l’entreprise une porte de sortie juridique si la projection n’est pas tenue. La prudence du directeur financier tranche avec l’enthousiasme du patron. C’est toute la mécanique de ces réunions.
Les fusées, cœur historique, perdent 542 millions de dollars
Là où SpaceX a bâti sa légende, l’activité coûte cher. Les lancements de fusées, historiquement le métier central de l’entreprise, ont rapporté 962 millions de dollars mais affiché une perte opérationnelle de 542 millions[5]. La perte nette globale du groupe a toutefois été réduite à 541 millions de dollars.
| Segment | Chiffre d’affaires | Résultat opérationnel |
|---|---|---|
| Lancements de fusées | 962 M$ | -542 M$ |
| Intelligence artificielle | 2,6 Md$ | -1,3 Md$ |
| Starlink | Plus de la moitié du total | Bénéficiaire |
Source : France 24 / AFP
Le marché, lui, n’a pas suivi le storytelling. « Je ne pense pas que les gens veuillent entendre des promesses sur les cinq prochaines années ou une mission vers Mars », résume l’analyste Gadjo Sevilla, d’Emarketer. « Tout le monde sait que cela prendra du temps. Ils veulent voir comment la valeur peut être générée le plus vite possible. » L’action a bien fini la séance de mardi en hausse de plus de 9%, à plus de 125 dollars[3], mais elle reste sous son prix d’introduction de 135 dollars et loin de son pic passé au-dessus de 225 dollars.
Pour l’observateur français, l’affaire dépasse la santé d’un titre coté à Wall Street. Un opérateur privé qui vise ouvertement de porter la majorité du trafic internet mondial, qui héberge la puissance de calcul de Google et d’Anthropic, qui équipe déjà nos compagnies aériennes en connectivité satellite : cela dessine une dépendance dont l’Europe devrait mesurer chaque implication. Musk vend du rêve à ses actionnaires. Il vend aussi, en creux, une infrastructure que personne sur le Vieux Continent n’a encore su bâtir à cette échelle. La question n’est pas de savoir si ses promesses tiennent. C’est de savoir combien de temps nous accepterons qu’elles nous concernent sans que nous en possédions la moindre part.
Sources
3 sources · 4 faits vérifiés

