À Mangareva, dans l’archipel des Gambier, Bianca Teariki Urarii raconte la même histoire que des centaines d’insulaires : « Il y a trois ans, deux personnes ont pris l’antenne Starlink à Mangareva et depuis, ça s’est propagé comme une traînée de poudre. » Propriétaire d’une pension de famille, elle assume : pour garder ses clients, elle a besoin d’internet, du vrai, et Starlink fait basculer la connexion « du jour à la nuit ». Les antennes sont « tolérées », dit-elle, parce que « presque tout le monde en a aux Gambier ».
Officiellement, rien n’a changé : utiliser ces kits de la société d’Elon Musk reste interdit en Polynésie française, hormis quelques dérogations pour les médias. Mais sur le terrain, notamment dans les îles les plus éloignées, l’antenne blanche s’est banalisée. La géographie plaide pour elle : 118 îles dispersées sur une surface équivalente à celle de l’Europe, des câbles sous-marins qui ne desservent que les îles les plus habitées, et pour toutes les autres, un accès internet inexistant ou au ralenti, sauf via satellite.
Le gouvernement local, lui, redoute « une catastrophe économique et sociale » si Starlink se déploie sans cadre. Président de la collectivité, Moetai Brotherson a prévenu : sans régulation, la justice pourrait lever l’interdiction d’importation, ce qui signerait « la mort, dans un délai de trois ans, de tous nos opérateurs de téléphone ». Trois mille personnes travaillent pour ces opérateurs. L’enjeu n’est pas mince.
Le tribunal administratif a ouvert une brèche
L’étau juridique se desserre. En 2026, le tribunal administratif a donné raison à quatre particuliers qui contestaient l’interdiction d’importation des antennes[1]. Depuis, d’autres Polynésiens saisissent la justice, s’appuyant sur cette jurisprudence. Les juges ont estimé que la seule importation du matériel ne présage pas de son utilisation effective, donc pas d’interdiction recevable sans base légale solide.
Le gouvernement a tenté de combler le vide : en octobre dernier, un arrêté a restreint les importations en déclarant « non conformes » les équipements permettant de contourner les prestations des opérateurs agréés localement. Mais ce texte, fragile juridiquement, fait déjà l’objet de recours. Le tribunal avait auparavant annulé un arrêté de juillet 2025 pour défaut de compétence : ce type de réglementation relève de l’assemblée de Polynésie, pas de l’exécutif.
Un projet de loi bloqué, une échéance brutale
Moetai Brotherson défend « l’arrivée encadrée, régulée » de Starlink dans les zones blanches, ces îles privées de connexion performante. Un projet de loi autorisant Starlink dans ces seules zones, à condition que l’opérateur demande une autorisation locale et installe une représentation à Tahiti, a été proposé[2]. Mais depuis la scission des indépendantistes en deux groupes début avril, le président a perdu sa majorité à l’assemblée. Le texte a été rejeté, puis retiré. Il doit être examiné en commission en septembre.
Le temps presse. Starlink a annoncé l’arrêt de la commercialisation de ses forfaits d’itinérance internationaux à partir du 10 août 2026. Ce sont précisément ces forfaits qui permettent aux Polynésiens de contourner l’interdiction locale en souscrivant un abonnement dans un pays voisin. Passé cette date, selon Raimana Lallemant, directeur général de l’économie numérique, « tous ceux qui utilisent un équipement Starlink aujourd’hui vont voir leur service coupé au bout de trente jours ». La mesure vise à empêcher les connexions hors du pays de résidence, notamment pour limiter les abonnements pris là où ils coûtent le moins cher.
ONATi et les opérateurs locaux réclament l’équité
Les opérateurs locaux ne s’opposent pas au satellite par principe. ONATi, l’opérateur historique, filiale du groupe OPT, demande des règles comparables pour tous : « À service comparable, les règles doivent être comparables. » Starlink ne paie aucune taxe en Polynésie, n’emploie aucun Polynésien, n’a fait aucun investissement sur le territoire, contrairement aux opérateurs agréés, soumis à des obligations de couverture, d’investissement, de fiscalité et d’emploi local. ONATi dénonce une « asymétrie concurrentielle » et une « concurrence déloyale ».
L’opérateur affirme avoir investi, avec l’OPT, près de 16 millions d’euros dans les infrastructures. Il a noué un partenariat avec OneWeb, la constellation européenne exploitée par Eutelsat, pour relier les îles et atolls isolés avec des débits multipliés par dix. Le gouvernement local, s’il devait ouvrir à un opérateur satellite, préfère d’ailleurs cet acteur européen : « OneWeb a investi des dizaines de millions dans des infrastructures à terre et a des contrats de distribution avec nos opérateurs locaux », argue Moetai Brotherson.
Le risque d’un effondrement tarifaire

Pour ONATi, l’enjeu dépasse la concurrence immédiate. Le modèle actuel repose sur une péréquation : les zones rentables financent les zones isolées. Si Starlink capte les clients des îles éloignées sans contribuer aux charges, « tout le modèle s’effondrerait », prévient l’opérateur. Les prix locaux sont élevés : jusqu’à 9 900 francs CFP par mois pour 100 Mb/s en fibre, 6 100 francs CFP pour 10 Mb/s, des sommes importantes pour de nombreuses familles, surtout quand l’abonnement inclut des services non désirés comme la télévision ou le téléphone fixe[5].
Cette fracture numérique alimente un profond sentiment d’injustice. Des centaines de foyers ont déjà acheté des antennes Starlink, certains via une autorisation administrative fin 2023, d’autres en contournant les règles ou en profitant du flou juridique. L’interdiction légale d’utilisation demeure, mais dans les faits, aux Gambier comme ailleurs dans les îles isolées, les paraboles blanches ont gagné du terrain.
Le 10 août approche. Si aucun compromis n’est trouvé d’ici là , des centaines d’utilisateurs se retrouveront privés de réseau, renvoyés à une connexion bas débit. Le projet de loi pourrait débloquer la situation en septembre, mais il faudra pour cela que l’assemblée polynésienne retrouve une majorité. En attendant, Starlink reste dans un entre-deux : interdit sur le papier, toléré dans les îles, menacé de coupure par son propre opérateur, et réclamé par ceux qui n’ont jamais eu d’autre choix que le satellite pour rejoindre le reste du monde.
Sources
3 sources · 3 faits vérifiés

