Trois requins tigres en juin, douze animaux relâchés vivants. C’est le dernier bulletin mensuel publié par le Centre sécurité requin, qui compile désormais quatre ans de pêche préventive dans les eaux réunionnaises. Depuis août 2022, 349 requins ont été capturés et tués : 329 requins tigres, 20 bouledogues. Le programme, baptisé PR2P (Programme Réunionnais de Pêche de Prévention), avait fait silence pendant plusieurs mois, sans mettre à jour ses bilans en ligne. Il a fallu une assignation en référé devant le tribunal administratif, portée par cinq associations environnementales, pour que les chiffres ressortent au grand jour. L’audience a eu lieu le 5 août à Saint-Denis. La préfecture et le CSR ont plaidé le congé maternité d’une employée pour justifier l’interruption. Les associations, elles, y voient une guéguerre administrative dont elles seraient la cible.
Derrière la reprise des publications, c’est surtout un chiffre qui retient l’attention : 90,2 % de taux de survie pour les prises accessoires. Ces prises, ce sont tous les animaux qui ne sont pas des requins tigres ou bouledogues : des raies guitares, des requins marteaux, des mérous, des barracudas, des tortues. Depuis 2022, plus de 750 animaux ont ainsi été capturés par erreur, relâchés vivants dans l’immense majorité des cas. C’est le fruit de quatre ans d’ajustements techniques sur les hameçons, les lignes, les systèmes d’alerte. Un progrès réel par rapport aux débuts du programme, où le taux de survie plafonnait sous les 60 %.
Mais en juin, la reprise de la palangre horizontale de fond (PHF) a fait bondir le nombre de prises accessoires : douze animaux en un mois, contre deux ou trois habituellement. Parmi eux, deux raies guitares équipées de marques acoustiques, deux requins marteaux, un barracuda, deux mérous, un requin sagrin, une tortue. Tous ont été relâchés, selon le CSR. La PHF, ce dispositif de pêche déployé au fond de l’eau, est régulièrement pointé par les écologistes pour son manque de sélectivité. Il capture large, sans distinction d’espèce.
Les bilans mensuels récents donnent des munitions aux associations. En mars, sur six requins tigres tués, tous étaient juvéniles, cinq étaient des femelles[1]. Parmi les prises accessoires figuraient une tortue (espèce non précisée) et un requin cuivre, classé vulnérable. En avril, deux autres tortues capturées puis relâchées, ainsi qu’un requin marteau femelle de trois mètres, potentiellement un halicorne en danger critique d’extinction. Les collectifs comme Requins en danger à La Réunion ou les signataires du référé (Taille-vent, Longitude 181, Sea Shepherd, Vagues, Vie Océane) estiment que le programme manque sa cible : tuer des juvéniles, capturer des espèces protégées, tout ça pour maintenir un sentiment de sécurité difficilement mesurable.
Plus de 86 000 heures de pêche cumulées depuis 2022
L’effort de pêche, lui, ne faiblit pas. Entre août 2022 et février, le programme a cumulé plus de 86 000 heures de pêche dans les zones de Saint-Gilles, Trois-Bassins, Saint-Leu, l’Étang-Salé, la baie de Saint-Paul. En février seul, 25 déclenchements des dispositifs, douze requins tigres capturés. Les équipes du CSR assurent une présence régulière, des vérifications quotidiennes, une couverture opérationnelle continue. Depuis 2018, si l’on additionne l’ancien dispositif et le PR2P actuel, ce sont plus de 700 requins qui ont été prélevés dans les eaux réunionnaises. Les requins tigres représentent l’écrasante majorité des captures.
Le programme s’achève dans trois mois. Son bilan final sera scruté de près, tant par les autorités que par les défenseurs de l’environnement. Côté chiffre brut, un constat s’impose : aucune attaque de requin n’a été recensée à La Réunion depuis cinq ans. Le lien de causalité avec la pêche préventive est difficile à établir formellement, mais le CSR défend l’efficacité du dispositif. Les associations, elles, rappellent que la communication publique reste opaque, que l’accès aux données scientifiques est difficile, et que la destruction d’espèces protégées pose une question de cohérence avec les engagements de la France en matière de biodiversité marine.
L’épisode du congé maternité invoqué pour justifier l’absence de publication a fait sourire les requérants. « On voudrait nous faire croire qu’il n’y avait pas un scientifique au CSR capable de le faire ? », s’agace un membre du collectif. En octobre 2023, ces mêmes associations avaient déjà dû saisir la CADA pour obtenir les données de pêche 2018-2023, puis le tribunal administratif après un avis favorable. L’ancien site internet avait été supprimé lors de la création du CSR, emportant avec lui toutes les données qu’il contenait. L’historique scientifique du programme a ainsi été partiellement perdu.
Les tests de nouvelles générations de dispositifs se poursuivent. Des hameçons modifiés, des lignes adaptées, des systèmes d’alerte plus fins : le CSR cherche à améliorer la sélectivité sans compromettre l’efficacité. Les rapports techniques récents, désormais accessibles, détaillent ces ajustements. Mais pour les habitants de la côte ouest, la question reste simple : peut-on continuer à se baigner en sécurité, et à quel prix pour la faune marine ? La réponse, pour l’instant, passe par des chiffres que les associations devront arracher au tribunal.
Sources
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