Reprise en 2025 par Europlasma avec l’ambition de produire des obus en grande série, la Fonderie de Bretagne n’a pas réussi son virage défense. Un nouveau redressement judiciaire se profile.
L’histoire aurait pu être un récit d’école de la réindustrialisation défense à la française : une fonderie bretonne en faillite, un repreneur ambitieux, des élus mobilisés, un marché de l’armement en pleine expansion. Mais depuis que le groupe landais Europlasma a repris la Fonderie de Bretagne en 2025, la production de corps creux d’obus n’a jamais réellement démarré sur le site de Caudan, dans le Morbihan. L’usine reste aujourd’hui largement tributaire de sa clientèle automobile, celle-là même qui l’avait conduite au bord du gouffre.
La trajectoire de ce dossier illustre la difficulté, souvent sous-estimée, de convertir un outil industriel existant vers les exigences du secteur de la défense, même quand l’intention politique et l’ambition entrepreneuriale sont réunies.
Un projet bâti sur une équation séduisante
Lorsqu’Europlasma s’est positionné sur la reprise, début 2025, le dossier semblait solide. Jérôme Garnache-Creuillot, PDG du groupe, avait mis en avant un argument technique précis : la Fonderie de Bretagne fabriquait déjà des obus de 120 mm et possédait l’équipement nécessaire pour relancer cette production. «La force du dossier de Fonderie de Bretagne c’est qu’ils fabriquaient déjà des obus de 120 mm […], ils ont tout l’équipement qui permet de le faire quasiment instantanément, c’est trois à quatre mois d’adaptation pour commander des outillages et dans des volumes qui sont gigantesques», avait-il déclaré sur BFM Business.[5]
L’ambition affichée était considérable : atteindre un million d’obus par an dans un premier temps, avec une cible à terme de trois millions.[2] Garnache-Creuillot s’appuyait déjà sur les Forges de Tarbes, producteur de corps creux d’obus pour KNDS, et sur Valdunes, fabricant de roues de train. La Fonderie de Bretagne devait, dans cette logique, porter les capacités du groupe à un niveau comparable à celui de ses deux autres actifs réunis.
Le repreneur avait aussi pris soin de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier : il ne prévoyait pas de consacrer plus de la moitié des capacités du site à la défense, souhaitant maintenir une activité dans l’automobile et en développer d’autres dans l’énergie ou le ferroviaire.
Des syndicats méfiants dès la reprise

Sur le fond, le projet d’Europlasma avait reçu le soutien de la délégation interministérielle à la restructuration des entreprises (DIRE), et celui du député Jean-Michel Jacques, président de la commission défense à l’Assemblée nationale, qui s’était personnellement mobilisé pour orienter l’avenir du site vers l’armement.[3]
Mais du côté des salariés, la méfiance était de mise. L’offre d’Europlasma prévoyait «la préservation de plus de 80 % de l’effectif actuel», soit 240 emplois sur 286, «la poursuite de l’activité historique de production de pièces de fonderie, à destination de l’industrie automobile et de nouveaux secteurs» ainsi que «la diversification dans le domaine de la défense».[1] Maël Le Goff, représentant syndical, avait qualifié l’offre d’imparfaite, notant qu’elle était «à travailler» et que le syndicat s’opposait à des suppressions de primes et à des licenciements inclus dans le projet.
L’outil industriel à absorber était aussi d’une taille inhabituelle : aussi important que les deux autres actifs d’Europlasma réunis, selon les informations publiées à l’époque de la reprise.
Pourquoi la reconversion défense a échoué à Caudan
Avril 2026 : Europlasma veut céder ses activités défense
Le signal d’alarme est venu au printemps. En avril 2026, Europlasma a annoncé vouloir céder ses activités défense.[4] Un retournement stratégique brutal, qui sonne comme un aveu d’échec sur la trajectoire qui devait faire de la Fonderie de Bretagne un acteur de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française.
L’usine de Caudan est, à cette date, toujours à l’arrêt selon les informations relayées par la télévision locale Tébéo. Le virage vers l’obus n’a pas eu lieu. La production automobile, qui devait simplement servir de socle de transition, reste en réalité l’unique activité du site.
Le contexte initial rappelle pourtant les raisons du naufrage originel. Renault, qui s’approvisionnait massivement auprès de la fonderie bretonne, avait brutalement réduit ses commandes au fur et à mesure de son virage vers l’électrique, dont la motorisation requiert beaucoup moins de pièces en fonte. Luca de Meo, directeur général du groupe français, avait alors estimé que ce mouvement «réduit drastiquement les besoins en fonte» et n’avait «pas été correctement anticipé par les acteurs politiques et économiques».
La conversion défense, plus complexe qu’annoncée

Le cas de la Fonderie de Bretagne pointe une difficulté structurelle que les annonces enthousiastes de 2025 avaient tendance à minimiser. Garnache-Creuillot lui-même avait identifié un frein de taille : le manque de main-d’œuvre qualifiée, évoquant un déficit de 2 000 salariés formés par an dans le secteur.
Passer de la suspension automobile à l’obus d’artillerie en série exige bien plus qu’un équipement compatible. Les certifications, les chaînes d’approvisionnement, les process qualité propres à la défense, les délais de validation des produits par les armées clientes : autant d’étapes qui ne se franchissent pas en trois mois, quelle que soit la capacité théorique des machines.
Garnache-Creuillot avait pourtant insisté sur la rapidité du basculement possible : «Le projet permet de substituer rapidement une production en très gros volumes à une production qui a disparu en très grande série. L’industrie automobile est en train de se transformer complètement, les volumes de la Fonderie ont diminué drastiquement et il n’y a pas d’activité qui puisse se substituer aussi rapidement que l’industrie de défense.»[5] La réalité du terrain, un an plus tard, contredit cet optimisme.
Un nouveau redressement judiciaire en vue
La Fonderie de Bretagne se dirige vers un nouveau redressement judiciaire, selon les informations de La Tribune.[3] Pour les 286 salariés du site de Caudan, l’issue reste incertaine. Le site avait déjà traversé une première période d’observation prolongée jusqu’en avril 2025, avant la reprise par Europlasma. Une deuxième procédure en moins de deux ans fragilise encore davantage l’avenir de l’usine.
Le dossier illustre une tension réelle dans la politique française de remontée en puissance industrielle : la volonté politique de mobiliser le tissu industriel existant pour répondre aux besoins de la défense se heurte à des réalités financières, humaines et techniques que les calendriers politiques peinent à intégrer. La Fonderie de Bretagne n’est pas un cas isolé, mais elle reste, pour l’heure, l’exemple le plus visible d’une conversion qui n’a pas eu lieu.
Fonderie de Bretagne : les chiffres du dossier
- Europlasma a repris la Fonderie de Bretagne en 2025 avec l'ambition de produire jusqu'à un million d'obus par an.
- En avril 2026, Europlasma a annoncé vouloir céder ses activités défense, un an après la reprise.
- La production de corps creux d'obus n'a jamais démarré sur le site de Caudan.
- Le site emploie 286 salariés et reste tributaire de sa clientèle automobile.
- Un nouveau redressement judiciaire se profile pour la Fonderie de Bretagne.
- Europlasma détient aussi les Forges de Tarbes, fournisseur de KNDS, et Valdunes.
Sources
5 sources · 7 faits sourcés
