Un avion de ligne qui ressemble moins à un tube ailé qu’à une raie géante posée sur la piste. C’est ce que la société américaine JetZero veut faire voler d’ici la fin 2027, avec un démonstrateur grandeur nature baptisé Jet1. La version passagers, le Z4, ne décollerait pas avant le début des années 2030, à condition de franchir les essais et d’obtenir sa certification. Beaucoup de conditionnel, et pour cause : rien de tout cela n’a encore été prouvé sur un appareil commercial complet.
Le pari technique porte un nom : l’aile intégrée. Au lieu de raccorder un fuselage cylindrique à deux ailes, la partie centrale de l’appareil participe elle-même à la portance, cette force qui maintient l’avion en l’air. Résultat espéré : moins de traînée, donc moins de kérosène brûlé pour chaque kilomètre parcouru. JetZero avance une économie de carburant pouvant atteindre 50 % face à des avions classiques comparables. Japan Airlines, associée au projet comme conseillère, situe le gain prévu entre 30 % et 50 %. L’écart n’est pas anodin : il reste à le vérifier hors des simulations et des maquettes.
235 millions de dollars de l’US Air Force pour un démonstrateur sans passagers
Le concept n’est pas sorti de nulle part. La NASA et Boeing ont réalisé 122 vols avec de petits modèles X-48 pour étudier cette forme. « Nous avons démontré que le concept pouvait être contrôlé à basse vitesse », a résumé Fay Collier, alors responsable du projet d’aviation environnementale de la NASA. Jet1 sera l’épreuve à échelle réelle, construite avec Scaled Composites et adossée à un contrat de 235 millions de dollars de l’US Air Force. Mais il ne transportera aucun passager : ce sera d’abord un banc d’essai pour valider le contrôle de vol et la tenue structurelle d’une architecture radicalement différente.
La cabine, elle, casse les codes. JetZero la divise en six zones, chacune avec son propre couloir. La section arrière, la plus large, compterait quatre allées parallèles, tandis que les deux zones avant conserveraient des hublots physiques avec vue vers l’avant. Contrairement à ce qu’on lit ici et là, l’avion ne serait donc pas totalement dépourvu de fenêtres. Nombre de voyageurs verraient l’extérieur via des écrans reliés à des caméras, et le concept prévoit des puits de lumière pour laisser entrer la clarté naturelle. Chaque siège aurait son compartiment bagages attitré, avec des espaces d’attente près des toilettes, une porte d’embarquement élargie et des sanitaires accessibles.
Le Z4 : 250 places, 9 200 km et des moteurs déjà sur le marché
Sur le papier, le Z4 vise environ 250 places et un rayon d’action d’un peu plus de 9 200 kilomètres, de quoi couvrir de nombreuses liaisons transatlantiques. Point important : il utiliserait des moteurs disponibles sur le marché, et pourrait fonctionner avec des mélanges de carburant durable pour l’aviation. JetZero attribue l’économie espérée à la forme de l’appareil, pas à un moteur miraculeux. C’est cohérent avec sa communication, mais cela ne dispense pas d’une démonstration en vol.
4,7 milliards de dollars à Greensboro, 14 500 emplois annoncés
Côté financement, l’Export-Import Bank des États-Unis a signé en juillet 2026 une lettre d’intérêt portant sur un montant pouvant atteindre 3 milliards de dollars pour la future usine de Greensboro, en Caroline du Nord. Attention au vocabulaire : ce n’est ni un prêt approuvé, ni un engagement du gouvernement. L’opération doit encore passer par une analyse financière, des revues juridiques et environnementales, et l’aval du conseil de la banque. Le programme qui sert de cadre à ce financement possible, Make More in America, a été adopté en avril 2022 sous la présidence de Joe Biden.
JetZero prévoit d’investir 4,7 milliards de dollars dans ce campus et d’y créer 14 500 emplois directs. Des prévisions, là encore, conditionnées à un déploiement complet de l’usine. Du côté des compagnies, United Airlines a investi dans JetZero et signé une voie conditionnée pour acheter jusqu’à 100 appareils, avec des options sur 100 autres. Rien de ferme : l’engagement dépend de l’atteinte d’objectifs techniques, commerciaux et de sécurité par le Z4. Delta Air Lines participe à la conception et à l’exploitation, sans avoir annoncé le moindre achat. Alaska Airlines détient des options non détaillées, Gulf Air a signé une lettre d’intention pour une quantité non publiée, et Japan Airlines joue les conseillères. L’intérêt est réel, mais l’essentiel reste suspendu à un appareil qui doit d’abord voler, être certifié et fabriqué en série.
90 secondes pour évacuer : le vrai juge de paix
Avant de transporter des voyageurs, le Z4 devra satisfaire les mêmes règles de sécurité que n’importe quel avion commercial. Aux États-Unis, un appareil de plus de 44 places doit prouver qu’il peut être évacué en 90 secondes dans les conditions exigées. Une cabine aussi large impose d’étudier de près les sorties, les cheminements et l’assistance aux personnes à mobilité réduite. JetZero assure que l’avion pourra utiliser les pistes, voies de circulation et portes d’embarquement existantes. Reste que Jet1 devra d’abord valider le contrôle et la résistance d’une forme très inhabituelle. Son vol prévu fin 2027 sera le premier examen sérieux pour savoir combien de cette cabine futuriste passera réellement du rendu numérique au tarmac.

