Au cœur de Saint-Pierre, le fronton de la place de la Liberté souffle cette année ses 120 bougies. Pas un Saint-Pierrais qui n’ait tapé la balle contre ce mur. Pas une fête basque qui ne se soit déroulée à son pied. L’édifice, témoin de pierre et de ciment, raconte l’histoire d’une communauté, celle des armateurs venus du Pays Basque à la fin du XIXe siècle, qui ont importé leurs traditions sur ce petit bout de France perdu au large de Terre-Neuve.
Jean-Louis Légasse, descendant de Louis Légasse, l’homme à l’origine du fronton, connaît cette histoire par cœur. Il la porte. Son aïeul, originaire de Bassussarry au Pays Basque, arrive à Saint-Pierre vers 1880, accompagné de son frère Saint-Martin. Armateur et homme politique, il devient l’un des fondateurs de la morue française et figure parmi les plus puissants armateurs français des années 1920. Mais Louis Légasse ne vient pas les mains vides : il transporte avec lui les valeurs du Pays Basque. La tradition, la famille, la religion. Et surtout, un désir de transmettre cet héritage ici, sur le Rocher.
En 1902, le premier fronton apparaît, en bois, place de la Liberté. Il ne tiendra pas. Les luttes commerciales et politiques de l’époque ont raison de l’édifice. Gustave des Grands, maire et armateur concurrent de Louis Légasse, décide de le faire dynamiter. La presse locale témoigne de cette violence : on parle de parti pris, d’entraves, de délibération forcée du conseil municipal. Le fronton disparaît, victime des rivalités d’hommes.
1906 : le fronton renaît en pierre
Quatre ans plus tard, en 1906, le fronton renaît[1]. Cette fois-ci en pierre et en ciment, à son emplacement actuel. La nouvelle équipe municipale, dirigée par Jean-François Pompéi, avocat de la morue française, prend la décision de reconstruire l’édifice. À l’époque, les loisirs sont rares. Le fronton devient l’un des premiers équipements sportifs de la ville, un lieu où l’on pratique la pelote, où l’on se retrouve, où la communauté se rassemble.
Dans les années 1980, l’association Zazpiak-Bat donne un nouvel élan à la pelote et à la culture basque locale. Le mur est surélevé, prolongé par un grillage. Les premières fêtes basques modernes naissent à cette période. Le fronton cesse d’être seulement un terrain de jeu : il devient un lieu de mémoire vivante.
Un mur qui fait vivre la culture basque
Jean-Louis Légasse résume bien l’enjeu : sans cet édifice, la culture basque serait probablement moins présente dans l’archipel. Tous les Saint-Pierrais, à un moment ou un autre, ont pratiqué la pelote sur ce mur. C’est un lieu de rassemblement, un lien entre générations.
Cette année, le fronton accueille le Challenge France, une compétition de pelote basque qui réunit des joueurs venus de différents territoires français et du Canada[2]. L’événement marque un retour : la dernière édition organisée à Saint-Pierre remonte à trente ans. Pour l’occasion, le mur a fait peau neuve. Des travaux de rénovation menés par les bénévoles de la Ligue de pelote, avec le soutien des services de la ville, viennent de s’achever. Le fronton est prêt.
Cent vingt ans après sa reconstruction, l’édifice tient toujours. Un morceau de Pays Basque ancré dans le quotidien saint-pierrais, une culture qui résonne depuis plus d’un siècle sur la place de la Liberté.
Sources
2 sources · 2 faits vérifiés

