Le renforcement de la dissuasion nucléaire, annoncé par Emmanuel Macron en mars 2026, impose à l’armée de l’Air d’augmenter ses flottes de Rafale et d’A330 MRTT Phoenix, sous peine de surutilisation critique.
Le constat revient, audition après audition, depuis des années : l’armée de l’Air et de l’Espace ne dispose pas d’assez d’avions de combat. Avec 185 Rafale, la trame chasse actuelle ne suffit pas à tenir les contrats opérationnels sans user prématurément les cellules. Fin février 2025, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, l’avait reconnu : 20 ou 30 appareils supplémentaires seraient nécessaires. Pourtant, le texte d’actualisation de la Loi de programmation militaire 2024-2030, adopté en juillet dernier, a laissé le format inchangé : 225 avions de combat pour l’ensemble, dont 40 pour la Marine nationale, à l’horizon 2035.
Ce même texte décale en outre la livraison de 20 Rafale F4, initialement prévue en 2031-2032, à 2033-2034. L’objectif consiste à les porter directement au standard F5, celui qui permettra aux Forces aériennes stratégiques de mettre en œuvre le futur missile ASN4G dès 2035. L’annexe du projet de loi prévoit 47 Rafale F5 livrés à cette échéance. Mais aucune augmentation du nombre d’avions ravitailleurs A330 MRTT n’est inscrite : la flotte reste plafonnée à quinze appareils.
Les Phoenix déjà à pleine charge
En octobre dernier, le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, avait laissé entendre que ce nombre serait insuffisant. La polyvalence des Phoenix, capables d’assurer simultanément ravitaillement en vol, transport de personnel et de fret sur de très longues distances, crée selon lui « une superposition des attentes et des contrats opérationnels, nucléaires et conventionnels, qui pousse les curseurs dans la plage haute »[1].
Un mois après la présentation du projet d’actualisation de la LPM, Emmanuel Macron annonçait son concept de « dissuasion nucléaire avancée », assorti d’un renforcement du nombre de têtes nucléaires. Sans préciser l’ampleur de cette augmentation, le chef de l’État a dessiné une orientation claire : la base aérienne 116 de Luxeuil retrouvera sa vocation nucléaire et accueillera deux escadrons de Rafale F5. Les marchés préliminaires pour moderniser ses infrastructures ont été notifiés récemment par le ministère des Armées.
« Nous surutilisons les Rafale »
Ce virage pèse directement sur le format de l’aviation de combat. Lors d’une audition au Sénat en mai dernier, dont le compte rendu vient d’être publié, le général Bellanger a exposé la situation : « Nous surutilisons les Rafale. Polyvalence ne rime pas avec ubiquité. Il y a un mois, pour la première fois, nous avons utilisé en l’air près de 80 % de notre aviation de chasse, avec en particulier l’opération Poker [exercice lié à la dissuasion] et notre mobilisation au Proche et Moyen-Orient. »[1]
Le chef d’état-major a insisté : « Il va me falloir rapidement plus d’appareils. Par conséquent, si nous ne sommes pas en mesure de produire des F5 avant… » La phrase, tronquée dans le compte rendu publié, révèle néanmoins l’urgence. Le standard F5, destiné à prolonger l’avantage technologique du Rafale face à des théâtres de mieux en mieux défendus, doit intégrer de nouveaux capteurs, de nouveaux armements et des capacités accrues de combat collaboratif, notamment avec des drones de combat. Mais le décalage de vingt appareils de deux ans crée un vide capacitaire précisément au moment où les contrats opérationnels s’accumulent.
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L’exercice Poker, test grandeur nature
Dans la nuit du 16 au 17 mars 2026, l’armée de l’Air a mené l’exercice Poker, destiné à entraîner ses forces aériennes stratégiques à un raid nucléaire. Quarante avions de chasse Rafale et Mirage 2000, des avions-radar AWACS et des ravitailleurs A330 MRTT ont été mobilisés au-dessus d’une grande partie du territoire français pour simuler une frappe nucléaire[2]. Au petit jour, huit chasseurs Rafale sont venus se ravitailler tour à tour auprès des Phoenix, puis ont plongé à très basse altitude et grande vitesse vers le centre de la France pour effectuer un tir simulé du missile de plusieurs centaines de kilomètres de portée.
La force adverse était constituée de chasseurs et de systèmes de défense aérienne réels ou simulés par des camions émettant des ondes électromagnétiques reproduisant, par exemple, les S-400 russes. La navigation GPS et la liaison de données entre avions étaient brouillées, les liaisons radio perturbées. « C’est un moyen de démontrer à notre adversaire notre capacité à exercer la mission » et donc d’asseoir la « crédibilité opérationnelle » de la dissuasion française, explique le commandant en second des FAS, le général Étienne Gourdain[4].
Le manque de masse, handicap structurel
Le format visé reste autour de 225 Rafale à terme, avec environ 185 pour l’armée de l’Air et de l’Espace et 40 pour la Marine nationale. Comparé aux États-Unis, c’est minuscule. Comparé à beaucoup de pays européens, c’est énorme. Très peu d’États européens peuvent aligner à la fois un chasseur national moderne, une aviation embarquée, une dissuasion nucléaire aéroportée et une industrie capable de moderniser[3].
Mais la capacité de projection reste une faiblesse numérique. Un Rafale seul reste puissant, mais un Rafale avec ravitailleur devient stratégique. La France possède des A330 MRTT Phoenix qui permettent de projeter des avions très loin, de rallonger les missions et de soutenir la dissuasion. Les États-Unis disposent de centaines de ravitailleurs alors que la France en possède seulement une flotte réduite[3]. À l’échelle européenne, cette capacité reste rare et précieuse. Mais face à l’accumulation des contrats opérationnels, notamment en appui aux pays partenaires dans le Golfe sous le feu des drones iraniens, la flotte de quinze appareils montre ses limites.
Un arbitrage budgétaire attendu
Le général Bellanger a donc alerté le Sénat sur la nécessité d’augmenter rapidement le nombre d’appareils. Sans préciser de chiffre exact dans le compte rendu publié, il a clairement indiqué que le format actuel ne permettrait pas de tenir le nouveau contrat de dissuasion renforcée annoncé par le président de la République. La question se pose désormais de savoir si le ministère des Armées parviendra à obtenir les crédits nécessaires pour commander les appareils supplémentaires, alors que le texte d’actualisation de la LPM, adopté en juillet, n’a pas prévu d’augmentation du format de chasse ni de la flotte de ravitailleurs.
L’arbitrage budgétaire sera déterminant. Le décalage de vingt Rafale F4 à 2033-2034 pour les livrer directement en F5 libère des marges financières à court terme, mais crée un trou capacitaire à moyen terme. Si le ministère ne parvient pas à accélérer les cadences de production ou à commander des appareils supplémentaires, l’armée de l’Air devra continuer à surutiliser ses cellules, avec un risque accru de vieillissement prématuré. La dissuasion renforcée, annoncée comme une priorité stratégique par Emmanuel Macron, pourrait alors se heurter à une contrainte industrielle et budgétaire que personne n’avait anticipée publiquement avant cette audition du général Bellanger.
Dissuasion renforcée : les données de la flotte aérienne
- Le général Bellanger alerte sur une surutilisation de 80 % des Rafale lors de l'exercice Poker en mars 2026
- L'actualisation de la LPM adoptée en juillet maintient le format à 225 avions de combat, sans augmentation de ravitailleurs
- La base aérienne 116 de Luxeuil retrouvera sa vocation nucléaire et accueillera deux escadrons de Rafale F5
- 40 avions (Rafale, Mirage 2000, AWACS, MRTT) ont été mobilisés lors de l'exercice Poker du 16 au 17 mars 2026
- 20 Rafale F4 décalés de 2031-2032 à 2033-2034 pour être livrés directement au standard F5
Sources
4 sources · 6 faits vérifiés

