Saint-Barthélemy, c’est le petit territoire qui fait grand bruit dans les statistiques économiques. L’Institut d’émission des départements d’Outre-mer vient de publier, dans le cadre du partenariat CEROM, son estimation du produit intérieur brut pour 2023 : 960 millions d’euros de richesse créée. Ramené à la population, ça représente plus de 90 000 euros par habitant. Le double de la France hexagonale. L’un des plus hauts niveaux des Outre-mer. Et, sur le papier, l’une des richesses par tête parmi les plus fortes au monde.
Ce n’est pas une prouesse administrative. C’est le fruit d’un modèle économique très concentré, très sélectif, très efficace : le tourisme haut de gamme. Clientèle internationale fortunée, hôtels de luxe, villas privées, commerces haut de gamme. Ce seul secteur génère près de 20 % du PIB local. Et ses retombées irriguent tout le reste : la construction représente à elle seule près de 14 % de la richesse créée sur l’île, portée par la demande immobilière. L’économie saint-barthélemoise, c’est avant tout le secteur privé : il produit près des deux tiers de la richesse du territoire. À l’inverse, les administrations publiques pèsent peu, seulement 2,2 % du PIB, une particularité qui s’explique par l’autonomie fiscale de la collectivité.
Xavier Lédée, président de la Collectivité, s’est réjoui de ces chiffres sur les réseaux sociaux. Il y voit le signe du dynamisme économique et de la bonne santé financière du territoire. Mais il a tenu à tempérer l’enthousiasme : ces résultats, dit-il, doivent être interprétés avec prudence. Il a alerté l’IEDOM sur certaines limites méthodologiques, notamment un recensement de la population encore perfectible. En clair : le PIB par habitant est en partie surestimé, car de nombreux travailleurs saisonniers participent à l’activité économique sans être comptabilisés dans la population résidente officielle.
Un territoire riche, mais confronté à des tensions structurelles
Derrière la performance, il y a les contraintes. Saint-Barthélemy, c’est 25 kilomètres carrés. Le foncier est rare, cher, disputé. Le marché immobilier est sous tension. Les enjeux liés à l’eau et à l’énergie sont cruciaux : l’île ne peut pas compter sur des ressources infinies. La préservation des ressources naturelles s’impose comme une priorité, dans un contexte où le développement économique continue de s’appuyer sur l’attractivité du cadre de vie.
L’île attire chaque année une clientèle fortunée, qui attend un niveau de service et un environnement préservé. L’équilibre entre croissance et durabilité n’est pas une question théorique ici : c’est une condition de survie du modèle économique lui-même. Saint-Barthélemy doit continuer à produire de la richesse sans épuiser ce qui fait sa valeur : son territoire, son cadre, sa rareté.
Un cas d’exception dans les Outre-mer
Comparé aux autres territoires ultramarins, Saint-Barthélemy fait figure d’exception. La Guadeloupe, la Martinique, Saint-Martin affichent des PIB par habitant bien plus faibles. Même à l’échelle de la Caraïbe, l’île se distingue. Mais cette richesse, aussi réelle soit-elle, reste fragile : elle repose sur un secteur dominant, une clientèle exigeante, et un équilibre territorial fin. Une mauvaise saison touristique, une crise sanitaire, une tension géopolitique, et le modèle peut vaciller.
Pour l’instant, Saint-Barthélemy tient son rang. Les chiffres de 2023 le confirment. Mais la question posée par Xavier Lédée reste ouverte : comment lire cette performance sans en surestimer la portée, et surtout, comment la prolonger sans la compromettre ?

