Sur les images diffusées le 9 août 2026 par le réseau militaire américain DVIDS, la silhouette est reconnaissable entre mille : le fuselage trapu, la double bulle du cockpit en tandem, les moignons d’ailes chargés. C’est un Mil Mi-24 Hind, l’hélicoptère d’assaut conçu par le bureau Mil de Moscou et entré en service dans l’aviation soviétique en 1972. Sauf qu’ici, il vole au-dessus du désert de Twentynine Palms, en Californie, sous les couleurs du corps des Marines des États-Unis.
L’appareil, immatriculé N118NX, un ancien Mi-24D de la force aérienne bulgare, assurait un appui aérien lors d’une attaque de compagnie dans le cadre de l’exercice Adversary Force Exercise (AFX) 4-26, au Marine Corps Air-Ground Combat Center. Les clichés ont été pris le 31 juillet et le 1er août 2026. L’idée est simple à énoncer, redoutable à exécuter : faire jouer le rôle de l’ennemi par la vraie machine ennemie, plutôt que par un substitut occidental.
Cette pratique n’a rien d’improvisé. Deux cellules de Mi-24, portant les numéros 118 et 120 peints juste devant les échappements des turbines, apparaissent dans les communiqués des Marines et de l’US Air Force depuis 2020. Ces deux Hind ont servi de menace réaliste pour l’appui-feu au sol au profit des Marines et de l’US Army, mais aussi dans des essais d’hélicoptère contre hélicoptère face aux HH-60G Pave Hawk des escadrons de sauvetage de l’armée de l’air et aux UH-60 Black Hawk de l’armée de terre.
Pourquoi la vraie machine plutôt qu’un simulacre
La logique de l’entraînement dissemblable, ou dissimilar combat trainingtient à un principe : un pilote qui n’a jamais affronté que ses propres appareils raisonne avec ses propres réflexes. Le Mi-24 ne vole pas comme un Pave Hawk, ne signe pas au radar comme lui, ne manœuvre pas comme lui. Le confronter oblige à découvrir les capacités réelles d’un adversaire face à ses propres tactiques.
C’est exactement ce qu’expliquait le 24 janvier 2020 le capitaine Kurt Wallin, alors commandant de bord du 55e escadron de sauvetage, lors du premier entraînement de ce type mené en dehors de l’école d’armement de Nellis. Le 55e RQS s’exerçait alors avec deux Mi-24 russes à Davis-Monthan, près de Tucson, en Arizona. Selon lui, c’était la première fois que cet entraînement quittait le cadre de l’école d’armement, et la première fois qu’on s’entraînait autrement que HH-60G contre HH-60G. Cet exercice, ajoutait-il, permet de voir les capacités d’autres aéronefs face à ses propres procédures[1].
Le Marine Corps le formule sans détour : l’AFX offre un entraînement et une certification à travers plusieurs fonctions de combat dans des scénarios réalistes de force contre force[1]. La cellule 118 a depuis multiplié les apparitions. Le 27 mars 2024, lors du cours d’instructeurs en armement et tactiques WTI 2-24 près de la base aéronavale de Yuma, en Arizona, elle a fait face à des UH-60 Black Hawk de l’US Army, première participation de ces Black Hawk à un exercice WTI des Marines. La cellule 120, elle, a été vue dans des exercices de récupération de base après attaque à Twentynine Palms, notamment le 31 janvier 2026.
Des Hind, des Hip, et une demande formulée dès 2018

L’affaire n’est pas isolée. Le gouvernement américain exploite depuis longtemps du matériel volant russe. On estime qu’une trentaine de Mi-17 et leur variante export, le Mi-171, sont utilisés par la CIA et l’Aviation Technology Office de l’US Army, aperçus périodiquement en vol sans marquage identifiable.
La démarche des Marines, elle, remonte au moins à 2018, quand le corps a cherché à savoir si un prestataire privé pouvait fournir des Mi-24 Hind ou des Mi-17 Hip pour crédibiliser ses exercices. Le besoin était précis : jusqu’à cinq opérations d’entraînement annuelles, un maximum de 40 heures de vol en conditions de vol à vue diurnes et par temps clair[3]. Les appareils devaient pouvoir emporter les nacelles de suivi AN/ASQ-T50(V)2 pour enregistrer les tirs et les impacts entre forces amies et hostiles. Les prestataires devaient aussi être des experts capables de détailler aux participants les caractéristiques de l’appareil.
Le raisonnement de fond est celui du retour des conflits de haute intensité entre grandes puissances. Le Mi-24 reste un adversaire crédible : un rapport de 2018 relevait qu’il pouvait servir de force adverse simulée contre les hélicoptères et convertibles des Marines, y compris l’UH-1Y Venom, l’AH-1Z Super Cobra et le convertible MV-22 Osprey[2]. La machine impressionne toujours en Occident par sa robustesse et sa capacité de combat.
Un appareil que 52 pays exploitent encore
Un demi-siècle après son introduction, le Hind n’a rien d’une pièce de musée. En 2026, il est en service dans 52 pays selon l’encyclopédie de référence Wikipédia[5]ce qui explique justement son intérêt comme menace de référence : un pilote occidental a statistiquement de fortes chances de croiser cette silhouette sur un théâtre réel. Aux États-Unis, au moins deux exemplaires appartiennent à des collectionneurs privés et volent régulièrement lors de meetings.
Voir un hélicoptère d’assaut soviétique porter l’appui-feu au profit de l’entraînement des Marines dans le désert californien dit quelque chose de la manière dont les forces américaines préparent leurs équipages : non pas contre une idée de l’adversaire, mais contre sa machine, ses performances, sa manière de voler. Une discipline exigeante, qui suppose de maintenir en état de vol des cellules construites à Moscou dans les années soixante-dix et de les faire manœuvrer au plus près du réel.
Sources
4 sources · 5 faits vérifiés

