Une mine fermée depuis plus de trente ans continue de poser problème longtemps après l’arrêt de sa production. À Schlema-Alberoda, en Saxe, les galeries de ce qui fut l’une des plus grandes exploitations d’uranium au monde se sont ennoyées, et l’eau qui les remplit charrie encore ce métal radioactif. Environ un milligramme par litre, quand l’orientation provisoire de l’OMS pour l’eau potable se situe à 0,03 milligramme par litre. Il faut donc traiter cette eau en continu, sans jamais s’arrêter.
C’est sur cette eau réelle, prélevée dans la mine, qu’une équipe menée par le Helmholtz-Zentrum Dresden-Rossendorf et l’université de Grenade a tenté quelque chose de différent. Le résultat mérite qu’on s’y attarde : au terme de l’expérience, il ne restait plus qu’environ 4 % de l’uranium initialement dissous dans le liquide. Le reste avait quitté la phase liquide pour se fixer dans des particules solides, bien moins mobiles.
Il faut être clair sur ce que cela signifie et ce que cela ne signifie pas. Les bactéries n’ont pas fait disparaître l’uranium, encore moins sa radioactivité. Elles l’ont immobilisé. Or c’est précisément la mobilité qui pose problème dans ce genre de site : le danger, c’est que le contaminant voyage avec l’eau souterraine et finisse par atteindre une rivière ou une nappe destinée à la consommation.
Schlema-Alberoda, héritage de Wismut arrêté fin 1990
Le site n’est pas anodin. Schlema-Alberoda a fait partie de la compagnie soviéto-allemande Wismut, dont la production programmée s’est achevée le 31 décembre 1990[1]. Depuis la fermeture, l’eau s’accumule dans les galeries et exige un traitement permanent. C’est ce fardeau au long cours, commun à d’anciennes mines d’uranium dans plusieurs pays, que les chercheurs cherchent à alléger.
Les travaux, publiés dans Nature Communications[2], sont conduits par Antonio M. Newman-Portela, rattaché au HZDR et au département de microbiologie de l’université de Grenade. Parmi les responsables figurent Evelyn Krawczyk-Bärsch, Mohamed L. Merroun et Johannes Raff, avec la participation de Wismut et du Synchrotron européen de Grenoble. C’est cette dernière contribution qui ancre l’expérience dans le paysage scientifique français : sans les faisceaux de l’installation grenobloise, impossible d’aller voir à cette échelle comment l’uranium se recombine.
130 jours dans le noir et sans oxygène
Le protocole est d’une sobriété qui force le respect. Des bouteilles de deux litres remplies d’eau de mine, de petits écosystèmes reconstitués sans oxygène, trois réplicats par condition, maintenus dans l’obscurité pendant 130 jours. Les chercheurs ont ajouté du glycérol, source de carbone et d’énergie pour de nombreuses bactéries. L’absence d’oxygène reproduit ce qui se passe à quelque 2 000 mètres de profondeur, là où l’eau stagne.
Dans l’eau, l’uranium se présente le plus souvent sous une forme soluble et mobile, dite hexavalente. Les bactéries en ont transformé une partie vers des états moins oxydés, dont une variante pentavalente, façon peu commune de se lier à d’autres atomes. Cette forme a fini associée au fer et à l’oxygène dans un minéral sans nom courant. Autrement dit, les micro-organismes ont joué les maçons microscopiques : ils sortent l’uranium de la solution et le maçonnent dans du solide.
96 % piégé, mais des témoins qui obligent à la prudence
La baisse a été modeste durant les vingt premiers jours, puis s’est accélérée jusqu’à un maximum de 96 %. Un chiffre qu’il faut lire avec ses garde-fous. Dans les contrôles, les pertes ont atteint environ 25 % sans glycérol et 36 % dans une eau stérilisée avec glycérol, probablement par simple adhésion à des surfaces ou des particules. L’écart entre ces témoins et l’essai complet plaide pour un rôle réel des bactéries vivantes, sans que tout leur soit imputable.
Le changement se voyait à l’œil nu. L’eau jaunâtre est devenue plus transparente, un précipité noir s’est formé au fond, et la microscopie a révélé des nanoparticules d’uranium autour des membranes bactériennes. En fin d’expérience, il restait 0,04 milligramme d’uranium par litre, contre un milligramme au départ.
Reste la question qui décide de tout : cela tient-il dans le temps ? La forme pentavalente s’est maintenue pendant les 130 jours sans oxygène, et elle était encore présente après quatre semaines d’exposition à l’air, représentant alors un peu plus de la moitié de l’uranium analysé. C’est un signe de résistance, pas une preuve de stabilité indéfinie. La radioactivité, elle, demeure. La bioremédiation immobilise, elle ne transmute pas.
Ce que cela dit pour les filières
On tient là une piste sérieuse pour la dépollution d’anciennes mines et d’aquifères contaminés, une alternative potentiellement plus sobre que certains traitements conventionnels. Le mot piste compte : un essai de laboratoire sur de l’eau réelle n’est pas encore un procédé industriel déployable à l’échelle d’un site ennoyé. Mais la démarche est du bon côté, celui de la maîtrise de l’héritage nucléaire plutôt que du déni.
La France, qui exploite un parc nucléaire consistant et gère elle aussi des sites miniers hérités du passé, a tout intérêt à suivre ces travaux de près. Savoir immobiliser un contaminant radioactif là où il stagne, avec un procédé biologique éprouvé, fait partie des compétences qui comptent quand on assume une filière sur le temps long. Le Synchrotron de Grenoble, en l’espèce, a apporté sa part à une avancée qui dépasse les frontières.
Sources
2 sources · 2 faits vérifiés


