La France remplace Palantir par ChapsVision à la DGSI, OpenAI cède du terrain face à Google et Anthropic, et l’Europe cherche à reprendre la main sur une technologie devenue critique.
Sébastien Lecornu l’a annoncé : ChapsVision, société fondée par Olivier Dellenbach, va prendre la place de Palantir dans les outils d’analyse de la Direction générale de la sécurité intérieure. Le ministre de l’Économie parle d’une transition « probablement » en 2027, après règlement des « technicalités ». Il n’a pas précisé la date exacte du débranchement de Palantir. Le géant américain a fourni la DGSI pendant des années ; ce chapitre se ferme.
ChapsVision n’est pas un acteur inconnu de l’administration. La société travaillait déjà avec le ministère de l’Intérieur avant cette annonce. Elle se positionne sur le créneau de l’IA de confiance, une promesse qui parle aux administrations régaliennes ne pouvant pas confier leurs données à des serveurs étrangers soumis au droit américain. Le virage s’inscrit dans un mouvement plus large, amorcé à VivaTech, où responsables politiques et dirigeants européens ont réclamé une réduction de la dépendance technologique envers les États-Unis, après la décision de l’administration Trump de restreindre l’accès aux modèles d’Anthropic.
Mais la bascule n’interviendra pas demain. L’horizon 2027 laisse Palantir en fonction encore plusieurs mois. Et rien, publiquement, ne tranche la question des performances comparées des deux outils. Le modèle américain a eu le temps de s’enraciner dans les pratiques opérationnelles du renseignement intérieur. Déloger un outil installé dans ce domaine ne relève pas du seul acte politique.
L’écosystème français existe, reste à lui donner des commandes
La France dispose de chercheurs de renommée mondiale, portés par une formation mathématique d’excellence[1]. L’écosystème existe. La cartographie publiée par France Digitale et Sopra Steria Ventures en février 2026 recense 1 114 start-ups spécialisées dans l’intelligence artificielle en France, contre 960 un an plus tôt. Ce chiffre place l’Hexagone devant l’Allemagne (935 start-ups) et le Royaume-Uni (environ 870). Le salon VivaTech a également mis en lumière le French Tech Next40 2026, dont la promotion révèle un virage vers les technologies de rupture : AMI Labs, Aura Aero, Pasqal, Wandercraft figurent parmi les 40 start-ups les plus en vue, sélectionnées par Bercy dans une liste élargie de 120 entreprises.
Les start-ups tricolores ont collectivement levé 2,6 milliards d’euros en un an, dont 1,7 milliard pour Mistral AI seule[2]. Valorisée à 12 milliards d’euros, Mistral AI reste le principal challenger européen face aux laboratoires américains sur le terrain des grands modèles de langage. La mission French Tech, chargée d’animer l’écosystème, pilote les politiques publiques d’accompagnement. Mais l’écart de puissance de calcul et de financement entre Paris et San Francisco reste un sujet que personne ne minimise.
La question de souveraineté porte sur la capacité à entraîner des modèles sur des données européennes, à opérer des infrastructures de confiance, et à ne pas dépendre d’un fournisseur américain dont les conditions d’accès peuvent changer au gré des tensions géopolitiques. Quand les fondations des modèles d’IA sont américaines ou chinoises, quand les infrastructures de calcul appartiennent à AWS, Azure ou Google Cloud, la question n’est plus seulement économique. Elle devient stratégique.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Nombre de start-ups IA en France | 1 114 |
| Levées de fonds (total 1 an) | 2,6 milliards € |
| Levée Mistral AI | 1,7 milliard € |
| Valorisation Mistral AI | 12 milliards € |
| Start-ups French Tech Next40 2026 | 40 |
Source : Tech Insider et France Culture
ChatGPT passe sous la barre des 50 %

Pendant trois ans, OpenAI a régné sans partage sur le marché des assistants IA. Ce monopole de fait s’efface. ChatGPT est passé pour la première fois sous la barre des 50 % de part de marché, bousculé par Google et Anthropic. Ce glissement change la lecture du secteur. OpenAI n’est plus le seul acteur à définir les standards d’usage. Google, avec Gemini, et Anthropic, avec Claude, gagnent du terrain sur un marché que la concurrence rend plus fragmenté. Pour Mistral AI, acteur français qui joue sa carte dans cet environnement, l’érosion du leader crée mécaniquement de l’espace, même si les écarts de ressources restent considérables.
Cette recomposition a une toile de fond politique directe. Quelques jours après l’interdiction du modèle Mythos 5 hors des États-Unis, les dirigeants d’OpenAI, Anthropic, Google DeepMind et Mistral AI ont participé à un déjeuner de travail avec les chefs d’État du G7 et des pays partenaires. La gouvernance de l’IA se négocie désormais au plus haut niveau diplomatique.
Pourquoi l'IA française reste sous pression américaine
Le blocage américain du modèle Mythos 5 cristallise les tensions
Le 12 juin, Donald Trump a demandé à Anthropic de couper l’accès pour les non-Américains à Fable 5 et Mythos 5, ses derniers modèles, jugés dangereux en matière de cybersécurité[3]. La start-up a développé un modèle baptisé Mythos, encore en phase de test, dont les performances ont dépassé les prévisions de ses propres créateurs. C’est ce type d’accélération imprévue qui a visiblement poussé Washington à se doter d’un mécanisme d’observation, aussi limité soit-il.
Les réactions politiques françaises ont été unanimes. Gabriel Attal, secrétaire général de Renaissance et candidat à la présidentielle de 2027, a comparé ce blocage à celui du « détroit d’Ormuz » et s’est alarmé : « La guerre de l’IA a déjà commencé ». Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, a évoqué « un nouveau monde, où nous ne pouvons compter d’abord que sur nous-mêmes ». Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a mis en garde : « L’IA est déjà un sujet de souveraineté nationale majeur ». Jean-Luc Mélenchon, candidat et leader de La France insoumise, soulignait « l’urgence d’être indépendants et souverains ». Edouard Philippe, président d’Horizons et candidat, a constaté : « Nous ne maîtrisons ni les modèles ni les [capacités de] calcul », une technologie pourtant « aussi essentielle que l’électricité ou Internet ».
La dérégulation américaine n’est pas totale

Le signal envoyé par Trump mérite d’être lu avec précision. En arrivant au pouvoir, il avait affiché une ligne de dérégulation totale, accompagnée d’un projet d’investissement de 500 milliards de dollars dans l’IA, sans contrainte réglementaire. Le décret signé en juin 2026 ne constitue pas un virage à 180 degrés : l’évaluation des modèles repose sur le volontariat et ne dure que trente jours. Mais il acte que même l’administration la plus favorable à la dérégulation doit composer avec la montée en puissance des capacités offensives de l’IA en matière de cybersécurité.
Les dépendances du Vieux Continent aux acteurs américains et le décalage des investissements réalisés de part et d’autre de l’Atlantique sont tels que certains experts plaident pour une « stratégie de rattrapage » et des transferts de technologies. L’IA n’est plus seulement un enjeu technologique : elle est devenue une composante de la souveraineté nationale, au même titre que la défense ou l’énergie.
Mistral AI, seul acteur européen dans la course aux grands modèles
Mistral AI est aujourd’hui la seule entreprise européenne à tenter de rester dans la course aux grands modèles d’IA, face aux géants américains que sont OpenAI et son agent conversationnel ChatGPT, mais aussi Anthropic ou Google. La vraie question de souveraineté n’est pas seulement de former des ingénieurs ou de financer des start-ups. Elle porte sur la capacité à entraîner des modèles sur des données européennes, à opérer des infrastructures de confiance, et à ne pas dépendre d’un fournisseur américain dont les conditions d’accès peuvent changer au gré des tensions géopolitiques.
Les géants de la tech américains raflent 80 % du marché. Les modèles d’IA les plus performants sont développés par des entreprises américaines (OpenAI, Google, Anthropic, Meta) ou chinoises (Baidu, ByteDance, DeepSeek). La capacité de la France et de l’Europe à développer des alternatives crédibles déterminera en grande partie l’autonomie stratégique du continent dans les décennies à venir.
IA en France 2026 : souveraineté, marché et acteurs clés
- ChapsVision remplace Palantir à la DGSI, transition prévue courant 2027
- ChatGPT passe sous 50 % de part de marché pour la première fois, concurrencé par Google et Anthropic
- Mistral AI valorisée 12 milliards d'euros après une levée de 1,7 milliard
- La France recense 1 114 start-ups IA, devant l'Allemagne et le Royaume-Uni
- Trump a bloqué l'accès hors États-Unis aux modèles Fable 5 et Mythos 5 d'Anthropic
- Les géants américains captent 80 % du marché mondial de l'IA
Sources
3 sources · 3 faits vérifiés

