Avec 4,1 milliards d’euros levés et 410 start-up créées en 2025, la deeptech française pèse désormais dans le tissu industriel européen. Mais face aux 137 milliards américains, l’enjeu est ailleurs : trouver le capital.
Paris accueille cette semaine la première édition de la European Deeptech Week. Plus de 2 500 acteurs européens, réunis pour la première fois à cette échelle, viennent confronter leurs ambitions. Organisé par Bpifrance avec le soutien de la Commission européenne, l’événement marque aussi un bilan. Celui du Plan Deeptech, lancé en 2019, qui en sept ans a redessiné le paysage français de l’innovation.
« La deeptech n’est plus une promesse : c’est 50 000 emplois, 5 milliards de chiffre d’affaires et des start-up qui s’intègrent concrètement dans les chaînes de valeur industrielles », résume Paul-François Fournier, directeur exécutif Innovation de Bpifrance. « Pour transformer cette dynamique en puissance européenne, il faut changer d’échelle : attirer de nouveaux capitaux, rapprocher start-up et grands groupes, et penser européen dès le départ. »
Les chiffres publiés semblent lui donner raison. En 2025, 410 start-up deeptech ont vu le jour, contre 207 au lancement du plan[2]. Le total approche désormais les 3 000 entreprises actives, générant 5,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Paris s’impose comme le troisième hub mondial de la deeptech, derrière la Silicon Valley et Boston.
Meta vend 7 millions de lunettes intelligentes mais alimente un débat sur la vie privée
Un ancrage industriel qui change la donne
Le changement majeur ne tient pas tant au nombre qu’à l’intégration dans le tissu productif. Longtemps perçues comme des entités isolées, ces start-up s’insèrent désormais dans les chaînes de valeur de grands groupes. Dassault Aviation, Renault, ASML, Bosch : les collaborations prennent des formes variées. Investissements stratégiques, co-développements, acquisitions ciblées. Surtout, elles démontrent que les start-up sont désormais considérées comme des briques critiques d’innovation industrielle[1].
Dassault Aviation a pris des participations dans Harmattan AI. Renault est entré au capital de Wandercraft. Ces opérations ne relèvent plus de l’expérimentation : elles structurent l’industrie française de demain. La deeptech représente désormais 47 % de start-up industrielles, exploitant plus de 2 000 sites sur l’ensemble du territoire.
Les technologies souveraines ont connu une progression marquée. Elles représentent désormais 72 % des levées deeptech françaises, contre 25 % en 2019. Les 4,1 milliards d’euros levés en 2025 pèsent près de 50 % des financements de la French Tech. Mais cette manne se concentre sur un nombre limité d’acteurs. Mistral AI à elle seule a levé 1,7 milliard d’euros, soit plus de 40 % du total. Loft Orbital, Alice & Bob, Adcytherix complètent ce palmarès. Les investisseurs privilégient désormais des projets plus robustes, avec des perspectives industrielles claires.
| Indicateur | 2019 | 2025 |
|---|---|---|
| Start-up créées par an | 207 | 410 |
| Levées de fonds (Md€) | ~1,0 | 4,1 |
| Technologies souveraines (% des levées) | 25 % | 72 % |
| Nombre de start-up actives | ~1 200 | ~3 000 |
Source : Sénat
Quatre filières concentrent la dynamique
L’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, le spatial et l’énergie concentrent cette dynamique. Autant de secteurs où la maîtrise technologique conditionne la compétitivité économique et l’autonomie stratégique. Cette orientation rapproche la deeptech des politiques industrielles, renforçant son rôle dans la stratégie nationale et européenne.
Le spatial français illustre cette montée en puissance. Hypr Space, spécialisée dans la propulsion hybride pour satellites et lanceurs, a levé 21 millions d’euros pour industrialiser sa technologie. L’entreprise toulousaine incarne cette nouvelle génération de deeptech adossée à un savoir-faire régional. Hors Île-de-France, l’Auvergne-Rhône-Alpes rassemble le plus de start-up de la deeptech, suivie par la région toulousaine pour le secteur spatial.
La santé représente 42 % des start-up deeptech, la greentech 25 %, le numérique 21 %. Ces verticales structurent l’écosystème. Mais elles posent aussi la question de l’échelle : comment passer de projets prometteurs à des champions industriels capables de rivaliser sur les marchés mondiaux ?
Pourquoi la deeptech française bute sur le capital
L’écart américain continue de se creuser
Au niveau mondial, les États-Unis dominent largement. Ils ont levé 137 milliards d’euros en deeptech en 2025, contre 21,6 milliards pour l’Europe[2]. Un écart qui continue de se creuser, malgré une progression du Vieux Continent. La France représente 20 % des levées européennes, derrière le Royaume-Uni. Paris se classe troisième hub mondial en montants levés, mais l’écart avec la Silicon Valley demeure colossal.
« Le défi qui s’ouvre devant nous est à la mesure de ce qui a été construit : passer à l’échelle européenne », souligne Paul-François Fournier. Face à cette réalité, Bpifrance appelle à mobiliser 30 milliards d’euros d’ici 2030 pour faire émerger des champions européens. L’objectif : atteindre 500 start-up créées par an d’ici 2030, contre 410 en 2025.
Cela suppose d’activer plusieurs leviers. D’abord, connecter davantage les écosystèmes nationaux, encore trop fragmentés. Ensuite, attirer des capitaux privés : institutionnels, corporate venture, private equity. L’action publique ne peut suffire. Enfin, il s’agit d’intensifier les liens entre start-up et grands groupes, pour accélérer l’industrialisation. Le capital-risque français reste insuffisant face aux besoins. Selon le baromètre EY, les start-up françaises ont levé 7,39 milliards d’euros en 2025, à travers 618 opérations. Un chiffre stable en apparence, mais qui masque une concentration inédite[3].
Bpifrance a déployé 1,3 milliard d’euros en six ans

Depuis 2019, Bpifrance a injecté 1,3 milliard d’euros de financements non dilutifs vers 1 000 start-up deeptech, combinant concours, appels à projets et aides spécifiques[4]. La banque publique a investi 400 millions d’euros en direct, représentant 70 % de ses fonds en capital-risque, avec une présence dans plus d’un tiers des tours de table deeptech. Elle a aussi mobilisé 474 millions d’euros en fonds de fonds, portant à 2 milliards d’euros les investissements deeptech depuis 2019.
Plus de 350 start-up ont été accompagnées par les différents dispositifs : diagnostic, accompagnement à la levée de fonds, structuration des enjeux marché. L’objectif pour 2026 et au-delà : renforcer les capacités des acteurs de l’innovation de rupture, dynamiser l’attractivité des territoires et structurer les interactions entre recherche, entrepreneuriat et industrie.
Mais le soutien public ne suffit plus. La deeptech française compte 15 licornes et près de 60 start-up cotées. Elle génère 50 000 emplois directs. Elle exploite des sites industriels dans toute la France. Reste que sans un afflux massif de capitaux privés, l’ambition européenne restera un slogan. Les investisseurs américains ont enregistré une hausse de 67 % de leurs investissements en deeptech en 2024. L’Europe progresse de 13 %. L’écart ne se comble pas, il s’élargit.
La European Deeptech Week doit poser les jalons d’une réponse collective. Connecter les écosystèmes, mobiliser les capitaux institutionnels, penser européen dès la phase d’amorçage. Faute de quoi, la dynamique française risque de buter sur un plafond de verre : celui du capital disponible pour passer à l’échelle.
Deeptech française 2025 : les chiffres du bilan
- 410 start-up deeptech créées en 2025, soit le double de 2019
- Paris est le 3e hub mondial deeptech en montants levés, derrière Silicon Valley et Boston
- Mistral AI a levé 1,7 Md€, soit 40 % du total français
- 72 % des levées deeptech françaises portent sur des technologies souveraines, contre 25 % en 2019
- Bpifrance vise 30 Md€ d'investissements d'ici 2030 pour faire émerger des champions européens
- Les États-Unis ont levé 137 Md€ en deeptech en 2025, l'Europe 21,6 Md€
Sources
4 sources · 5 faits vérifiés


