Devant le siège des chambres consulaires à Mamoudzou, lundi après-midi, une commerçante de Bouéni n’a pas mâché ses mots. « Ce ne sont pas des élus que nous avons à la tête de cette assemblée, mais des ennemis du peuple. Nous sommes fatigués de payer, avec notre argent, les conséquences de leur incompétence. » La raison de cette colère : la publication par le Conseil départemental de la nouvelle grille tarifaire de l’Établissement public industriel et commercial (EPIC) du port de Longoni, qui doit entrer en vigueur le 1er septembre 2026, à la fin de la délégation de service public confiée à Mayotte Channel Gateway (MCG).
Les chiffres circulent vite dans la ville. Halima, une usagère du port qui accompagnait la commerçante ce jour-là , explique que certaines prestations actuellement facturées 34 euros pourraient atteindre près de 60 euros avec la nouvelle tarification portée par le président du Conseil départemental, Ben Issa Ousséni. « Ils nous ont bien eus avec leurs arguments sur les tarifs prétendument excessifs imposés par MCG. Pourtant, le port fonctionnait correctement et les Mahorais le savent. L’EPIC n’est même pas encore officiellement aux commandes qu’on nous montre déjà ce qui nous attend dans un mois. »
La promesse d’une baisse des tarifs avait accompagné toute la campagne pour la reprise en régie du port. Aujourd’hui, à Mamoudzou comme à Cavani, le sentiment de tromperie domine. Dans un taxi qui remontait vers Cavani, une passagère dénonce une logique qu’elle juge purement financière. « Nos élus feraient mieux de travailler plutôt que d’envier ou de vouloir nuire », lâche-t-elle, avant que la conversation ne s’emballe.
Un retraité, témoin de ces échanges ce lundi, pose un diagnostic plus politique. « Le dogmatisme n’a jamais été une solution à un quelconque problème. Autrefois, à Mayotte, on politisait tous les problèmes. Aujourd’hui, c’est encore pire : on les personnalise. À mon sens, c’est une posture très dangereuse. » Il estime que les décideurs locaux se sont précipités pour récupérer la poule aux Å“ufs d’or sans réellement savoir comment ils allaient ensuite la gérer[1]. « S’ils n’y prennent pas garde, ils pourraient provoquer un mouvement populaire comparable à celui de février 2018 sans même le voir venir. Dans le contexte actuel de Mayotte, c’était probablement l’erreur à ne pas commettre. »
Un barème qui couvre tout, du conteneur frigorifique au raccordement électrique
La nouvelle grille couvre un large périmètre : mise à disposition des équipements de levage et de manutention, entreposage des marchandises, gestion des conteneurs frigorifiques, services aux navires, sûreté portuaire, occupation du domaine portuaire, stationnement des poids lourds, plaisance et pêche professionnelle. Les services proposés aux navires seraient tarifés de manière détaillée. Le raccordement aux réseaux d’eau ou d’électricité serait fixé à 50 euros hors taxes, l’eau douce à 7,50 euros le mètre cube, l’électricité à 0,60 euro le kilowattheure[2]. Des montants spécifiques sont aussi prévus pour l’enlèvement des déchets, le traitement des huiles et des eaux usées, le nettoyage des quais ou encore le pesage des marchandises.
La sûreté portuaire fait partie des prestations concernées. Une carte d’accès annuelle coûterait 20 euros hors taxes, contre 30 euros pour un macaron destiné aux véhicules. Une redevance ISPS serait également appliquée aux conteneurs et aux véhicules entrant dans les zones à accès restreint. La grille encadre par ailleurs l’occupation du domaine portuaire, avec des tarifs pour les bureaux, les terrains, les entrepôts, les restaurants, les commerces, les hangars et le stationnement des camions, des remorques ou des conteneurs. Les bateaux de plaisance et les unités de pêche professionnelle sont également concernés[3].
Les tarifs seraient exprimés hors taxes et pourraient être révisés chaque année, notamment en fonction de l’évolution de l’indice des loyers des activités tertiaires. Les prestations particulières ou absentes du barème feraient l’objet de conventions adaptées. D’après le communiqué du Département-Région, l’objectif est de doter le port d’un cadre tarifaire plus clair, cohérent et adapté à l’évolution de ses activités. La nouvelle tarification accompagne aussi la modernisation des opérations portuaires, avec le déploiement du système numérique NAVIS N4 pour le suivi des mouvements de conteneurs.
Un EPIC voté en juin, une durée de vie inconnue
Le 17 juin 2026, l’assemblée de Mayotte a voté la création de cet établissement public pour reprendre la gestion du port de Longoni à compter du 1er septembre. Une décision inévitable après la résiliation judiciaire de la délégation de service public confiée à MCG. Mais cette solution, bien qu’incontournable, laisse subsister une incertitude majeure sur l’avenir d’une infrastructure vitale pour l’approvisionnement de l’île. Ben Issa Ousséni l’a lui-même reconnu à l’issue du scrutin : « Nous ne pouvons pas donner une durée de vie de cet EPIC car nous ne connaissons pas la décision définitive de l’État sur le statut du port[4]. »
Une fois le 1er septembre passé, que se passera-t-il réellement ? L’EPIC devra assurer le service sans amélioration visible pour l’usager mahorais. Les tarifs portuaires resteront-ils stables ? Baisseront-ils ? Monteront-ils ? Augmentera-t-on l’efficacité ? Réduira-t-on les délais de déchargement ? Ces questions pratiques restent sans réponse[5]. Ben Issa Ousséni a reconnu que l’État doit trancher sur le statut final du port. En clair : Mayotte gère l’EPIC en attente d’une décision parisienne qui n’a pas été prise.
Le port de Longoni est bien plus qu’une infrastructure : c’est l’artère vitale de Mayotte. À l’heure où l’île se remet du cyclone Chido de fin 2024 et où la vie chère frappe chaque Mahorais au quotidien, gérer le port en mode crise et transition perpétuelle n’est pas une solution durable. L’EPIC est une ancre de fortune. Elle stabilisera le navire pour un temps, mais elle ne le mènera pas à bon port. Pour cela, il faudrait une vision claire, des investissements, et surtout, une décision définitive sur le modèle de gestion à long terme. Jusque-là , Mayotte navigue à vue.
Sources
5 sources · 5 faits vérifiés

