Les archives de Beaune ne mentent pas. Sept cents ans de dates de vendanges, consignées dans les registres bourguignons depuis 1354, racontent une histoire qui bascule. Pendant six siècles, la récolte débutait en moyenne autour du 27 septembre. Mais depuis 1988, tout s’accélère. En 2019, la moyenne sur onze ans avait glissé au 6 septembre. Trois semaines d’avance. Cette année, les premiers coups de sécateurs pour le crémant sont tombés début août, établissant un nouveau record de précocité.
Thomas Labbé, historien du climat à l’université de Leipzig, a compilé l’intégralité des dates de vendanges de Beaune, capitale des vins de Bourgogne, sur plus de 670 ans. La revue scientifique européenne Climate of the Past a publié cette étude, qualifiée de « la plus longue série » jamais constituée dans ce domaine. Les archives bourguignonnes, contrairement à celles du Bordelais, remontent très loin et offrent une fenêtre rare sur le climat passé.
Ce que révèle ce registre, c’est une mutation brutale. De 1354 à 1719, les années extrêmes de chaleur survenaient tous les 17 ans. De 1720 à 1987, tous les 53 ans. Depuis 1988, tous les cinq ans. Et depuis le début du XXIe siècle, dix années extrêmes ont déjà été enregistrées, soit environ une tous les deux ans et demi.
Quatre des dix années les plus chaudes depuis 1354 sont postérieures à 2003
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur les dix années les plus chaudes depuis 1354, quatre ont eu lieu au XXIe siècle : 2003, 2018, 2020 et 2025[1]. Et 2026 devrait très probablement s’ajouter à cette liste. Pour les vins non-effervescents à Beaune, les vendanges ne devraient certes débuter qu’entre le 20 et le 25 août, selon les prévisions, évitant de battre le record historique de 1556, établi un 15 août, mais la tendance reste là .
Avant, il pouvait y avoir des extrêmes, parfois de forte intensité, comme en 1556, où la sécheresse avait sévi de mars à septembre. Mais c’était exceptionnel. À partir de 1988, la mutation devient nette. « Dans les deux dernières décennies, l’exceptionnel est devenu la norme », résume Thomas Labbé. Une formule qui dit tout. Ce qui relevait de l’anomalie est désormais la règle.
Un degré de plus au thermomètre, dix jours d’avance aux vendanges
L’historien a croisé les dates de vendanges avec les relevés de température effectués à Paris depuis 1658, climat proche de celui de la Bourgogne. Le lien est direct : 80 % de ces variations s’expliquent par la température. Un degré de différence au thermomètre provoque un écart de dix jours dans la date des vendanges. Un degré et demi, quinze jours.
Pour Labbé, les dates de vendanges « reflètent donc le réchauffement rapide de la planète à partir de 1988 », considérée comme l’année de l’accélération du dérèglement climatique. Les vignerons de Beaune, qui consignent avec soin leurs dates de récolte depuis le Moyen Âge, ne s’y trompent pas. Aubert de Villaine, qui consacre sa vie au vin depuis 1965, affirme que les trente dernières années ont été radicalement différentes de tout ce qu’il avait connu auparavant[3].
Cette étude unique au monde transforme les registres des vendanges en thermomètre. Ce que les scientifiques appellent la phénologie, l’étude des cycles saisonniers des plantes, devient ici un témoin direct du climat. Les vignerons du Moyen Âge n’écrivaient pas pour nous avertir. Ils écrivaient pour eux. Mais leurs archives parlent désormais pour toute une époque.
Ce que racontent ces sept siècles de vendanges bourguignonnes, c’est que l’accélération est réelle, mesurable, et qu’elle ne ralentit pas. Que ce qui était rare devient fréquent. Que la norme bascule. Et que 2026, une fois de plus, le confirme.
Sources
2 sources · 2 faits vérifiés

