Un Rafale, un char Leclerc ou un drone n’ont d’utilité que si l’information circule. C’est le nerf discret de la guerre moderne, celui dont on parle moins que des blindés, mais qui décide de l’issue d’une opération : les réseaux, les fréquences, les satellites. La France l’a compris et réorganise en conséquence l’architecture de ses communications militaires, avec un principe désormais assumé : partir du postulat que ces réseaux seront attaqués.
Derrière cette bascule doctrinale, un opérateur central, la DIRISI, la Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information. Rattachée au ministère des Armées, elle gère les réseaux de transmission, les fréquences, les satellites, l’hébergement informatique et la cybersécurité. Autrement dit, la colonne vertébrale numérique des forces françaises.
Le spectre électromagnétique, un espace de confrontation à part entière
Radars, liaisons de données, drones, brouilleurs, communications satellitaires : tous reposent sur le spectre électromagnétique. Le ministère des Armées le classe désormais parmi les espaces de confrontation, au même titre que la terre, la mer, l’air, l’espace et le cyber. La leçon vient des conflits récents, où le brouillage des fréquences et la neutralisation des liaisons ennemies sont devenus une arme aussi efficace qu’un tir d’artillerie.
La dépendance aux données est réelle : un drone qui transmet ses images, un radar qui signale une menace, des unités dispersées qui doivent se coordonner en quasi temps réel. Cette dépendance est aussi une vulnérabilité. Maintenir une chaîne de commandement opérationnelle sous attaque devient un enjeu au moins aussi vital que protéger physiquement les troupes engagées.
ORION 2026 : 12 000 militaires face à un environnement contesté
L’exercice ORION 2026 a servi de banc d’essai grandeur nature. Quelque 12 000 militaires ont participé à cet entraînement interarmées et interallié bâti autour d’un scénario de conflit de haute intensité. Les unités de transmissions y ont déployé des réseaux mobiles, discrets et résilients dans un environnement volontairement saturé de menaces. L’objectif n’était plus seulement d’établir une liaison, mais de la conserver quand l’adversaire cherche activement à la détecter et à la couper.
ORION a également permis d’expérimenter une nouvelle capacité de commandement dédiée à la guerre électromagnétique, déployée depuis Brest. Sa mission : identifier et analyser les menaces présentes dans le spectre, puis intégrer cette dimension à la planification des opérations. Une brique de plus dans une doctrine qui traite les ondes comme un champ de bataille.
Centaure et Caméléon : hybrider le souverain et le commercial
Sur l’espace, la France dispose des satellites militaires Syracuse IV, conçus pour fournir des communications sécurisées aux unités déployées. Mais la stratégie ne mise plus sur une seule infrastructure spécialisée. Le raisonnement est limpide : plus les chemins pour acheminer une donnée sont nombreux, plus il devient difficile de tout couper d’un coup.
En juin 2026, la DGA a signé le marché Centaure avec Eutelsat pour accélérer l’utilisation de la constellation OneWeb par les armées. L’idée : compléter les satellites militaires par des constellations civiles en orbite basse. Le même mois, la DGA a lancé l’accord-cadre Caméléon, attribué à Greenerwave avec Airbus Defence and Space et Thales, destiné à augmenter le nombre de terminaux militaires de télécommunications spatiales et à diversifier les connexions des forces.
Le principe est celui de l’hybridation : exploiter simultanément des moyens souverains comme Syracuse IV et des constellations commerciales disponibles. Si une liaison tombe ou devient trop exposée au brouillage, le trafic peut, en théorie, basculer vers une autre infrastructure. C’est la résilience par la redondance. Reste une question qu’il faut poser sans détour : adosser une partie de nos communications à des constellations commerciales suppose d’en maîtriser les conditions d’accès. La souveraineté ne se délègue pas au premier opérateur venu, et l’équilibre entre moyens souverains et solutions civiles devra être surveillé de près.
Un hôpital militaire compromis, scénario de la cyberdéfense
La menace ne vient pas seulement des ondes. Les systèmes informatiques eux-mêmes sont des cibles. Pendant ORION 2026, les spécialistes du Commandement de la cyberdéfense ont affronté des scénarios simulant des attaques informatiques majeures. L’un d’eux impliquait la compromission d’un hôpital militaire : intrusion dans un serveur, vol puis suppression de données.
La DIRISI arme ses propres équipes de surveillance des réseaux, de détection des incidents et de réponse aux attaques, en fonctionnement continu, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Une interruption informatique n’est jamais anodine : elle a des conséquences directement opérationnelles.
La démarche française ne relève pas de l’annonce d’une coupure totale et imminente des communications. Elle traduit une évolution de doctrine, plus sobre et plus lucide : partir du principe que les réseaux seront attaqués et concevoir dès l’origine des solutions capables de tenir malgré cela. Dans un conflit de haute intensité, conserver quelques minutes d’avance dans la transmission d’une information peut décider d’une opération entière. Derrière les Rafale, les blindés et les drones se joue une bataille moins visible mais décisive : celle des réseaux, des satellites, des données et des fréquences.

