Sur le port de Mutsamudu, une cinquantaine d’hommes chargent et déchargent les navettes vers Mayotte. Bagages, marchandises, sacs de riz, sacs de ciment. Depuis 2023, ils disent ne plus voir la couleur de leur paie. Cent euros par mois, c’était l’accord verbal. Mais plus rien ne tombe. Alors fin juillet, une mise en demeure a été envoyée à Michel Labourdère, patron de la Société de gestion et de transport maritime, la SGTM, qui opère les liaisons maritimes entre Anjouan et Mayotte avec ses deux bateaux, le Maria Galanta et le Ntringui.
Les dockers réclament le versement des arriérés, la signature de vrais contrats de travail, une couverture sociale, des équipements de protection, et la fin de ce qui ressemble à un emploi précaire sans filet. Ils parlent de tâches physiques, de manutention lourde, de navires à nettoyer, sans bulletins de paie ni protection. Ils affirment avoir déjà alerté l’inspection du travail d’Anjouan au premier semestre 2024. Sans résultat.
Le courrier a été envoyé sous couvert d’anonymat. La peur des représailles, disent-ils. Parler, c’est risquer de perdre le peu qu’il reste : l’accès au quai, la possibilité de travailler encore, même sans être payé.
La SGTM nie toute responsabilité
Contacté, Michel Labourdère balaie les accusations[1]. La SGTM n’est pas implantée aux Comores, répond-il. La compagnie ne fait pas appel à des dockers. Les opérations de manutention sont assurées par la Société comorienne des ports, une entreprise publique. L’agent local de la SGTM, l’Agence Jaffar, n’est pas en charge de la manutention, insiste le dirigeant.
Un docker, interrogé anonymement par nos confrères de Mayotte Hebdo, confirme une partie de cette version. Oui, la SGTM n’a pas de structure juridique à Anjouan. Oui, des dockers de la Société comorienne des ports interviennent bien lors des escales. Mais ils ne sont pas les seuls, assure-t-il. Selon lui, une seconde équipe travaille pour l’Agence Jaffar et participe, aux côtés des agents de la SCP, au chargement et déchargement des navires. Lui-même dit charger et décharger les colis transportés par les bateaux de la compagnie. Il affirme avoir convenu verbalement d’une rémunération de 100 euros par mois avec Mohamed Jaffar, dit « Kerinoss », le dirigeant de l’Agence Jaffar.
Le travailleur décrit deux catégories de dockers lors de certaines escales : ceux de la Société comorienne des ports, rémunérés dans le cadre de cette entreprise publique, et ceux qui, selon lui, travaillent directement pour l’Agence Jaffar. Ces derniers se distinguent par leurs dossards et prennent en charge les bagages et marchandises à l’arrivée comme au départ des navires.
Une zone grise juridique
La question reste entière : qui emploie réellement ces hommes ? À Anjouan, la SGTM est représentée par l’Agence Jaffar. Les dockers affirment que « Kerinoss » agirait sous l’autorité de Michel Labourdère. Ils soutiennent que celui-ci avait déjà été informé de leur situation en 2024 à la suite d’une démarche auprès de l’inspection du travail[3].
Le port de Mutsamudu est le poumon économique d’Anjouan. Depuis plus de vingt ans, la SGTM y occupe une place centrale dans les liaisons maritimes avec Mayotte. Des milliers de passagers transitent chaque mois, avec leurs bagages, leurs marchandises, leur riz, leur ciment. Et derrière, des hommes chargent et déchargent, sans contrat écrit, sans bulletins de paie, sans protection sociale, et depuis 2023, sans salaire.
Les cinq revendications formulées dans la mise en demeure du 31 juillet sont claires : règlement des arriérés depuis 2023, signature de contrats de travail, amélioration des conditions de travail, mise en place de mesures de protection adaptées, et reconnaissance formelle de la relation de travail. Les dockers attendent une réponse. Pour l’instant, le silence.
Sources
2 sources · 2 faits vérifiés

