La France mobilise ses territoires ultramarins du Pacifique et de l’océan Indien pour construire une présence économique et stratégique dans la zone indo-pacifique, face à la rivalité sino-américaine.
Sept territoires français s’étendent de la côte est-africaine jusqu’au cÅ“ur du Pacifique : Mayotte, La Réunion, les îles Éparses, les Terres australes et antarctiques françaises, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française. Ce chapelet de présences physiques représente 1,65 million de ressortissants français installés dans l’une des zones les plus disputées de la planète. Paris ne s’y trompe pas : c’est sur ces ancrages géographiques que repose l’essentiel de l’argumentaire français pour revendiquer un rôle dans les affaires indo-pacifiques.
La zone concentre déjà 60 % du PIB mondial et les deux tiers de la croissance planétaire. D’ici 2040, sa part pourrait dépasser 50 % du PIB mondial selon certaines projections. C’est aussi là que transitent les grandes routes commerciales qui alimentent l’Occident, et que se joue le face-à -face entre Washington et Pékin. Pour la France, l’enjeu n’est pas seulement économique : il est existentiel pour son statut de puissance mondiale.
La ZEE française, atout géopolitique sous-estimé
La France détient dans cette région la majeure partie de sa zone économique exclusive, la deuxième au monde. Cet espace maritime lui confère un droit de regard sur les enjeux environnementaux, halieutiques et la lutte contre les trafics maritimes. Autour de sept territoires, de La Réunion à Tahiti en passant par la Nouvelle-Calédonie, Paris peut légitimement se poser en interlocuteur incontournable des discussions régionales.
La Nouvelle-Calédonie occupe une place à part dans ce dispositif. Elle abrite la plus grande base militaire française du Pacifique. Si le territoire venait à accéder à l’indépendance, la France perdrait près de 1,4 million de km² de surface maritime, soit environ 14 % de sa surface maritime totale. [4] C’est cette fenêtre sur le Pacifique que Paris s’emploie à préserver, par la diplomatie autant que par la présence militaire, avec près de 7 000 personnels déployés dans la zone.
La Nouvelle-Calédonie traverse une période de recomposition politique profonde. En juillet 2025, un accord dit “historique” a été signé entre indépendantistes et loyalistes, actant la volonté de créer un État calédonien intégré dans l’ensemble national français, avec une nationalité calédonienne et un projet de refondation économique. [2] Ce texte doit encore être validé par la Constitution et soumis à référendum. L’issue de ce processus déterminera directement le poids géopolitique de la France dans le Pacifique.
La Réunion, tête de pont vers l’océan Indien
De l’autre côté de la zone, La Réunion joue un rôle symétrique dans l’océan Indien. L’île concentre des compétences technologiques qui commencent à rayonner bien au-delà de ses frontières. La PME réunionnaise Reuniwatt, spécialisée dans la prédiction de l’ennuagement, a ainsi intégré le projet spatial Solis, dont Thales Alenia Space assure le pilotage. Ce projet de liaisons optiques spatiales sécurisées illustre comment un acteur local peut s’insérer dans des chaînes industrielles nationales à haute valeur ajoutée.
Ce type d’intégration n’est pas anecdotique. Il reflète une volonté de faire des territoires ultramarins non plus de simples points d’appui militaires ou diplomatiques, mais des acteurs économiques à part entière dans leur bassin régional. La démarche s’inscrit dans la logique du Plan France 2030, dont les dispositifs d’export concernent désormais des PME ultramarines comme Jus de Fruits Caraïbes en Guadeloupe, lauréate d’une subvention pour développer ses marchés vers l’Hexagone.
Pourquoi les outre-mers pèsent dans la stratégie indo-pacifique
Paris face aux coups durs de l’Indo-Pacifique
La stratégie française dans la zone a subi plusieurs revers significatifs. Le plus retentissant reste la création de l’alliance AUKUS en septembre 2021, qui a conduit l’Australie à annuler un contrat portant sur 12 sous-marins avec la France. [1] Un camouflet diplomatique et industriel qui a contraint Paris à revoir ses approches de coopération régionale.
La France tente depuis de convaincre ses partenaires européens de construire une stratégie commune en Indo-Pacifique, une troisième voie entre l’attraction économique de Pékin et les garanties de sécurité de Washington. La tâche est ardue : les autres capitales européennes ont des intérêts divergents en Asie et n’ont pas montré de solidarité notable lors de la crise des sous-marins. [3]
La zone indo-pacifique compte six membres du G20 parmi ses États riverains. Son poids politique croissant rend le positionnement français d’autant plus décisif. Avec ses territoires, sa ZEE et ses bases militaires, Paris dispose d’atouts réels. Reste à les articuler en politique cohérente, au moment où la Nouvelle-Calédonie redessine elle-même son rapport à la République.
Nickel, espace, numérique : les filières d’avenir en jeu
Au-delà de la géopolitique, les territoires ultramarins représentent des gisements économiques concrets. La Nouvelle-Calédonie concentre l’une des plus importantes réserves mondiales de nickel, métal stratégique pour les batteries et la transition énergétique. Les difficultés du secteur minier local, illustrées par la cession d’actifs de Vale en Calédonie, montrent à quel point cette ressource est aussi une source de fragilité politique interne.
La Réunion mise sur les technologies de rupture : prédiction météorologique, liaisons spatiales optiques, énergies renouvelables dans un contexte insulaire contraint. Ces compétences locales, si elles sont adossées à des acteurs nationaux comme Thales, peuvent constituer des briques d’une offre française différenciée dans le bassin indo-pacifique, face aux hyperscalers américains et aux opérateurs technologiques chinois qui avancent leurs pions dans la région.
Indo-Pacifique français : les chiffres clés à retenir
- La France compte 7 territoires en Indo-Pacifique, de Mayotte à la Polynésie française.
- La Nouvelle-Calédonie abrite la plus grande base militaire française du Pacifique.
- Un accord entre indépendantistes et loyalistes calédoniens a été signé en juillet 2025, sous réserve de référendum.
- La PME réunionnaise Reuniwatt participe au projet spatial Solis, piloté par Thales Alenia Space.
- L'annulation du contrat australien de 12 sous-marins en 2021 a fragilisé la stratégie française dans la zone.
Sources
4 sources · 4 faits sourcés
