Les Émirats arabes unis devaient financer jusqu’à 3,5 milliards du Rafale F5. Ils ont claqué la porte fin 2025. Paris se retrouve seul face à une facture de 5 milliards d’euros.
L’accord semblait sur les rails. La France et les Émirats arabes unis négociaient depuis plusieurs mois un partenariat de co-développement pour le standard F5 du Rafale, le prochain grand saut technologique de l’appareil. Abou Dhabi était prêt à apporter jusqu’à 3,5 milliards d’euros sur une enveloppe totale estimée à 5 milliards. Un partage du risque financier qui aurait soulagé un budget de la défense français déjà sous tension.
Le blocage est venu des contreparties technologiques. Paris refusait de transférer certaines technologies sensibles. Les Émirats, eux, entendaient obtenir un retour sur investissement substantiel, au-delà du seul accès à l’appareil. Dassault Aviation a tenu sa ligne : pas de transfert de savoir-faire stratégique. Résultat : la négociation s’est enlisée, et la visite du président Emmanuel Macron à Abou Dhabi fin décembre 2025 n’a rien débloqué. Le rendez-vous avec le président Sheikh Mohamed bin Zayed se serait mal passé, selon des sources rapportées par Aerotime. Macron aurait ensuite signifié son mécontentement à la Direction générale de l’armement et à l’état-major des armées.
Un programme à 5 milliards sans cofinanceur identifié
La facture du F5 est désormais claire, et elle est lourde. La phase de recherche et développement entre 2018 et 2026 est chiffrée à 4 milliards d’euros. Le développement du démonstrateur représente 5 milliards supplémentaires. Viennent ensuite le prototype, puis le premier standard opérationnel. Les estimations globales du programme SCAF, dont le F5 constitue un maillon, culminent à 100 milliards d’euros au total, selon avianews.ch.[1]
Ce qui aggrave la situation : le F5 n’est pas qu’un avion. Il embarque le développement d’un drone de combat furtif, un système de coopération homme-machine qui doit permettre au Rafale de piloter des appareils sans équipage lors des missions de combat. Ce drone collaboratif, dont la base technique s’appuie sur le démonstrateur nEUROn, programme lancé en 2003 avec Dassault en chef de file aux côtés d’Airbus Spain, Leonardo, Saab et RUAG, reste pour l’heure sans ligne budgétaire dédiée.[5] La loi de programmation militaire actualisée prévoit seulement 128 millions d’euros pour la préparation d’un futur drone de combat entre 2024 et 2026, ce qui est très loin du financement d’un programme complet.
Dassault Aviation, de son côté, a investi 200 millions de dollars dans la startup d’intelligence artificielle Harmattan AI en janvier 2026, avec un focus explicite sur la coopération homme-machine pour le F5 et le UCAS.[2] Le signal industriel est net : l’entreprise avance sans attendre la notification d’un contrat de l’État. Mais sans commande formelle de la DGA, le drone collaboratif reste un projet sans financement souverain.
| Période | Engagement budgétaire | Détail |
|---|---|---|
| 2023-2026 | 6,41 milliards € | Financement direct programme Rafale |
| Après 2026 | 5,36 milliards € | Enveloppe complémentaire earmarkée |
| Total engagé | 11,7 milliards € | Ensemble du programme Rafale |
| Standard F4 (2024-2026) | 1,38 milliard € | Connectivité, armement, capteurs |
| Drone UCAS (2024-2026) | 128 millions € | Préparation seulement |
Source : Aviation Week
La commande de 61 appareils ne couvre pas le développement du F5

La France a passé une commande de 61 Rafale supplémentaires inscrite au budget 2026, pour un montant estimé entre 5 et 6 milliards d’euros.[4] Cette acquisition porte la flotte nationale de 225 à 286 appareils, ce qui constitue la plus grande commande nationale depuis la fin de la guerre froide. Chaque appareil est facturé entre 80 et 100 millions d’euros, maintenance, formation et pièces détachées incluses.
Ces 61 avions seront livrés au standard actuel, avec une mise à niveau vers le F5 prévue dans les années 2030. Ils s’inscrivent dans la loi de programmation militaire 2024-2030, dont l’actualisation ajoute 36 milliards d’euros à l’enveloppe initiale de 413 milliards. Mais les responsables admettent eux-mêmes que cet effort reste insuffisant au regard des besoins réels. La commande de 61 jets garantit la continuité industrielle chez Dassault et chez ses sous-traitants, Safran pour les moteurs, Thales pour l’avionique, MBDA pour l’armement. Elle ne finance pas le développement du F5.
Une commande de 42 Rafale avait déjà été notifiée en janvier 2024 pour plus de 5 milliards d’euros.[3] Ces appareils, produits dans le cadre de la cinquième phase de production, sont également destinés à recevoir la mise à niveau F5 dans la décennie suivante. Au total, les commandes françaises cumulées atteignent 234 appareils, auxquels viennent s’ajouter les 61 unités de 2026.
Pourquoi le retrait émirati fragilise le programme F5
Les EAU restent le premier client export, mais l’accord F5 est mort pour l’instant
L’ironie de la situation n’échappe à personne dans la filière. Les Émirats arabes unis sont le plus gros client export de Dassault Aviation par volume. Leur commande de 80 Rafale F4, signée en décembre 2021 pour environ 16 milliards d’euros, reste le plus grand contrat d’exportation de l’histoire de la défense française. Les livraisons sont prévues entre 2026 et 2031. Des discussions portaient également sur une tranche complémentaire de 20 appareils.
Ce contexte commercial rend la rupture du co-financement F5 d’autant plus significative. Abou Dhabi n’a pas rompu avec Dassault sur le plan commercial, mais a refusé de contribuer à un programme de R&D dont les retombées technologiques lui semblaient insuffisantes. Plusieurs sources citées par Aerotime n’excluent pas un retour des EAU à la table des négociations après 2027, une fois la conjoncture géopolitique stabilisée. Pour l’heure, aucun accord n’est en vue.
La France cherche des partenaires pour partager le fardeau financier du F5, mais ses options se réduisent. Le programme SCAF patine, l’Allemagne regarde ailleurs pour ses capacités de combat aérien, et le seul pays qui avait mis de l’argent sur la table vient de se retirer. L’actualisation de la LPM, présentée en Conseil des ministres le 8 avril 2026, absorbe le choc en théorie, mais sans tracer de chemin budgétaire précis vers le lancement officiel du F5.
Rafale F5 : les chiffres clés du financement français
- Les EAU devaient co-financer le Rafale F5 à hauteur de 3,5 milliards d'euros sur 5 milliards au total.
- La négociation a échoué sur les transferts de technologie : Paris a refusé de livrer ses savoir-faire sensibles.
- La visite de Macron à Abou Dhabi fin décembre 2025 n'a pas permis de sauver l'accord.
- Le drone de combat UCAS associé au F5 reste sans ligne budgétaire dédiée malgré les 128 millions alloués à sa préparation.
- La France a commandé 61 Rafale supplémentaires en 2026 pour 5 à 6 milliards d'euros, portant sa flotte à 286 appareils.
- Dassault a investi 200 millions de dollars dans Harmattan AI en janvier 2026 pour préparer la technologie du F5 sans attendre l'État.
Sources
5 sources · 5 faits sourcés
