Data centers contre crèches, travailleurs fantômes au Kenya, 70 % des données françaises hébergées hors UE : la facture de la souveraineté numérique devient visible, et elle n’est pas que financière.
Au Bourget, un projet de centre de données s’apprête à s’implanter à moins de cinq cents mètres de deux crèches et de six écoles. À Marseille, l’électrification des quais, censée réduire la pollution des navires de croisière, a été différée pour raccorder prioritairement un data center. Les syndicats réclament que ces infrastructures cessent de passer avant les logements et les hôpitaux sur le réseau électrique. La France, nouvel eldorado européen des centres de données, découvre que la souveraineté numérique se règle en kilowattheures et en mètres cubes d’eau.
Ce n’est pas une découverte pour tout le monde. Le Sud global paie cette facture depuis des décennies, sous des formes que le mot “artificiel” s’efforce précisément de dissimuler.
Le ghost work, angle mort du débat français
Pour qu’un modèle d’IA cesse de générer des contenus toxiques, des êtres humains doivent les trier à sa place, image par image, au Kenya ou aux Philippines, pour quelques dollars de l’heure, parfois au prix de traumatismes psychologiques durables.[1] Les chercheurs Mary Gray et Siddharth Suri ont baptisé ce phénomène le ghost work : ce travail fantôme, omniprésent dans le produit final mais invisible dans son grand récit. Partout où ces contrats s’implantent, l’économie locale se déforme pour répondre aux exigences d’un donneur d’ordre lointain, capable de couper les ponts du jour au lendemain.
Le débat français sur la souveraineté numérique occulte presque systématiquement cette dimension. On y parle de cloud act américain, de réversibilité des fournisseurs, de cybersécurité. Rarement des conditions de travail de ceux qui rendent les modèles utilisables.
70 % des données françaises stockées hors de l’Union européenne

La dépendance structurelle est pourtant mesurable. Selon l’Institut Montaigne, 70 % des données françaises sont hébergées hors de l’UE.[3] Le marché mondial du cloud est dominé à 60 % par trois acteurs, AWS, Azure et GCP, dont Amazon Web Services détient seul une part considérable. Ces chiffres conditionnent directement l’autonomie décisionnelle des entreprises et des administrations françaises, leur sécurité juridique face au Cloud Act américain, et leur capacité à innover sans contraintes extérieures.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Données françaises hébergées hors UE | 70 % |
| Part du cloud mondial dominée par AWS, Azure, GCP | 60 % |
| Entités françaises concernées par NIS2 | ~15 000 |
Source : Salon Souveraineté Numérique / Skuria
Pourquoi la dépendance numérique française coûte plus qu'on ne le dit
Bercy et la circulaire du 5 février 2026
Le 26 janvier 2026, Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, ouvrait à Bercy les premières rencontres nationales de la souveraineté numérique avec un diagnostic sans détour : “Aujourd’hui, la France et l’Union européenne font face à des dépendances technologiques profondes. Cette situation n’est plus acceptable. Nous devons bâtir une véritable souveraineté numérique européenne.”[4]
Moins de deux semaines plus tard, la circulaire du 5 février 2026 rebattait les règles de la commande publique. Portée par Roland Lescure, Anne Le Hénanff et David Amiel, elle impose désormais à l’État d’évaluer non plus seulement le prix d’achat, mais la durée de vie du produit, son niveau de cybersécurité et surtout sa réversibilité, c’est-à -dire la capacité technique à changer de fournisseur sans perte de données.[2] La France pousse parallèlement à Bruxelles l’adoption d’un “Buy European Tech Act” couplé à un “Small Business Act” réservant une part des marchés publics aux entreprises européennes.
La commande publique représente 15 % du PIB européen. En faire un levier de souveraineté industrielle, c’est peser sur les équilibres du marché bien au-delà des frontières françaises.
Un projet de loi pour contourner les normes environnementales

Pendant ce temps, côté infrastructure, le gouvernement envisage de qualifier les data centers de “projets d’intérêt national majeur”. Cette qualification juridique permettrait de contourner certaines normes environnementales et de s’affranchir de consultations publiques. Une béquille légale qui cristallise les tensions entre ambition souveraine et réalité territoriale : comment justifier l’accélération d’infrastructures numériques quand elles entrent en concurrence directe avec des crèches, des hôpitaux et des réseaux électriques locaux ?
La Cour des comptes, dans ses travaux de 2025, estimait pourtant que “le coût de la souveraineté numérique n’est pas particulièrement élevé”[5] et que la migration vers des alternatives françaises est techniquement mature et économiquement comparable aux solutions GAFAM, à condition d’être accompagnée. L’argument du surcoût prohibitif tient de moins en moins.
Ce que le Sud sait depuis longtemps
Depuis le Sommet de Berlin du 18 novembre 2025, la doctrine européenne a formellement pivoté : le numérique n’est plus un simple support technique, mais un “champ de compétition, de contestation et de confrontation” où se joue l’autonomie stratégique des États.[2] La formulation est neuve pour Paris et Bruxelles. Elle ne l’est pas pour les économies du Sud, qui subissent depuis des décennies les effets de cette compétition sans en fixer les règles.
Partout où s’implantent les contrats de modération ou d’annotation de données, l’économie locale se reconfigure autour des besoins d’un donneur d’ordre extérieur. La disruption peut intervenir du jour au lendemain, sans préavis ni recours. Ce rapport de force, la France commence à le percevoir depuis la position du client captif des hyperscalers américains. Mais elle dispose d’une marge de manÅ“uvre que le Kenya ou les Philippines n’ont jamais eue : un cadre réglementaire, une commande publique massive, et des acteurs industriels capables de peser dans la compétition, d’OVHcloud à Mistral.
Alexandra André, CEO de French Tech Grand Paris, le résume ainsi lors du Salon Souveraineté Numérique qui se tient les 30 juin et 1er juillet 2026 : “La souveraineté numérique est aujourd’hui indissociable de la maîtrise des flux de données, des échanges inter-entreprises et des infrastructures d’intégration critiques, mais aussi de la capacité à déployer des usages d’intelligence artificielle de manière maîtrisée, sécurisée et conforme.”[3] La directive NIS2, transposée en France depuis octobre 2024, engage désormais quelque 15 000 entités dans ce chantier, avec des sanctions pouvant atteindre 10 millions d’euros ou 2 % du chiffre d’affaires mondial.
La question posée par Marine Collins Ragnet dans La Tribune ce 30 juin 2026 est plus inconfortable : si la France découvre aujourd’hui le prix réel de son indépendance numérique, en eau, en kilowattheures, en arbitrages territoriaux douloureux, elle devrait aussi se demander qui a payé cette facture à sa place pendant les vingt dernières années, et dans quelles conditions.
Souveraineté numérique 2026 : les chiffres à retenir
- 70 % des données françaises sont hébergées hors de l'Union européenne selon l'Institut Montaigne
- Un data center est prévu à moins de 500 mètres de deux crèches et six écoles au Bourget
- La circulaire du 5 février 2026 impose à l'État d'évaluer la réversibilité des fournisseurs numériques
- La Cour des comptes estimait en 2025 que le coût de la souveraineté numérique n'est pas particulièrement élevé
- La directive NIS2 concerne environ 15 000 entités françaises depuis sa transposition en octobre 2024
- Des modérateurs de contenu IA au Kenya ou aux Philippines travaillent pour quelques dollars de l'heure
Sources
5 sources · 7 faits sourcés
