Le 2 juillet 1966, la France déclenchait sa première bombe atomique au-dessus de Moruroa. Soixante ans plus tard, les 193 explosions menées jusqu’en 1996 laissent une trace : cancers, contamination des sols et des eaux, et un bilan d’indemnisation dérisoire.
Aldébaran : 28 kilotonnes, le double d’Hiroshima. C’est le nom du premier tir français dans le Pacifique, au-dessus de l’atoll de Moruroa, le 2 juillet 1966. Il ouvre trente années d’essais nucléaires en Polynésie française. Entre 1966 et 1996, 193 bombes explosent, dont 46 en plein air, sur les atolls de Moruroa et Fangataufa. « Pour 30 ans, nous avons été les cobayes de la France », déclare Hinamoeura Morgant-Cross, députée polynésienne, lors d’un panel à Berlin. « Nous avons été empoisonnés pour la grandeur de la France, pour que la France soit un État doté de l’arme nucléaire ».
Le tir devait avoir lieu le 1er juillet. Un report de 24 heures modifie la trajectoire des vents. Le nuage radioactif dérive vers les îles Gambier, à moins de 400 kilomètres. À Mangareva, les officiels présents dans un bunker d’observation quittent les lieux en urgence. La population, elle, reste sur place. Les retombées réelles sont dissimulées pour « ne pas effrayer la population ». Un navire est envoyé sur place pour effectuer des prélèvements. Le médecin à bord parle d’un véritable accident militaire. Mais l’information ne remonte pas.
110 000 personnes exposées, presque toute la population de l’époque
En 2021, l’enquête du média Disclose, fondée sur des archives françaises déclassifiées, révèle que près de 110 000 personnes ont été exposées à des radiations[1]. Ce chiffre représente « presque l’ensemble » de la population polynésienne de l’époque, soit des niveaux d’exposition bien supérieurs aux estimations officielles de l’État. L’essai Centaure, le 17 juillet 1974, contamine Tahiti, à plus de 1 000 kilomètres de Moruroa, sous l’effet de pluies imprévues. Entre juillet et octobre 1966, six essais nucléaires sont réalisés. Les essais aériens se poursuivent jusqu’en 1974.
Les conséquences sanitaires sont désormais documentées. Les cancers de la thyroïde y sont deux à trois fois plus élevés que chez les Maoris ou les Hawaïens, selon une étude de 2000. L’Inserm confirme un excès de cancers de la thyroïde et de l’endomètre. Dans la famille d’Hinamoeura Morgant-Cross, le bilan est lourd : sa grand-mère, sa mère, sa tante et sa sœur ont développé des cancers de la thyroïde ou du sein. Elle-même a été diagnostiquée d’une leucémie myéloïde chronique à 24 ans. « Cocktails de cancer », résume-t-elle. L’exposition aux radiations provoque des mutations génétiques qui se transmettent aux générations suivantes.
| Type de pathologie | Proportion ou fréquence |
|---|---|
| Vétérans présentant une ou plusieurs maladies | 90 % |
| Vétérans ayant présenté un ou plusieurs cancers | 33,7 % |
| Lymphomes (38 cas sur 1 412 vétérans) | 25 fois le taux national |
| Myélomes (12 cas sur 1 412) | 25 fois le taux national |
| Cancers survenus avant 60 ans | 77 % |
| Décès avant 60 ans | 65,3 % |
| Enfants présentant des anomalies congénitales | 14 % |
Source : CESCEN 2006
Aucune excuse officielle, un « pardon » recommandé en 2025
La France n’a jamais présenté d’excuses officielles[4]. En 2006, elle reconnaît que les essais n’étaient pas « propres », sans formuler de regrets. En 2021, Emmanuel Macron déclare que « la culpabilité réside dans le fait que nous avons mené ces essais », ajoutant : « Nous n’aurions pas fait ces expériences en Creuse ou en Bretagne ». Le rapport d’une commission d’enquête parlementaire, rendu public en 2025, recommande que la France demande « pardon » à la Polynésie.
La loi de 2010, relative à la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires, a permis à seulement 1 026 personnes d’être indemnisées fin 2024, dont 417 Polynésiens. Les victimes doivent prouver leur présence sur les lieux au moment des tirs, une tâche presque impossible des décennies plus tard. La mission « Aller-vers », lancée en 2022, a permis de déposer 2 846 dossiers. Seuls 1 026 ont donné lieu à une décision positive.
Pourquoi la Polynésie attend toujours des excuses
Un centre de mémoire attendu d’ici deux à trois ans
Pour Titaua Peu, déléguée au suivi des conséquences des essais nucléaires, le débat reste « vif »[2]. Les affiches interpellent les passants, certains s’arrêtent pour exprimer ce qu’ils pensent : les mensonges de l’État, la culpabilité des Polynésiens, le profit que certains en ont fait, les conséquences sociales, environnementales, économiques. Il est prévu la dépollution et la rénovation de l’hôtel de la Marine actuel, des travaux qui doivent être lancés en septembre. Le comité de rédaction continuera à travailler sur les parcours, les expositions permanentes et le contenu de ce centre de mémoire, qui devrait ouvrir d’ici deux à trois ans.
Les commémorations d’Aldébaran se sont tenues les 2 et 3 juillet, dans les jardins Pu Mahara, face au parc Bougainville. L’objectif : « regarder l’histoire en face », selon les organisateurs. Entre les témoignages, les débats et les affiches, la mémoire des essais nucléaires reste au cœur de l’actualité polynésienne. La commission d’enquête parlementaire a restitué ses travaux devant les associations et les élus. Le temps des excuses, lui, se fait toujours attendre.
Des maladies radio-induites anormalement élevées
Parmi les cancers du sang recensés chez les vétérans, les lymphomes et les myélomes représentent plus de 25 fois le taux observé dans la population française. La fréquence de ces maladies, souvent radio-induites, est anormalement élevée pour des personnes de moins de 60 ans. Parmi ces cancers, 195, soit 40,9 %, ont entraîné le décès du vétéran. En considérant l’âge des vétérans décédés, 29,2 % ont moins de 50 ans et 64,1 % ont moins de 60 ans. Pour les pathologies non cancéreuses, 82,3 % des vétérans indiquent une ou plusieurs maladies. Les pathologies cardio-vasculaires, digestives et ostéo-musculaires sont les plus fréquentes. Les enfants présentent des anomalies congénitales dans 14 % des cas et diverses maladies dans 15,9 % des cas.
| Maladie | Délai de prise en charge |
|---|---|
| Anémie, leucopénie, thrombopénie (irradiation aiguë) | 30 jours |
| Anémie, leucopénie, thrombopénie (irradiation chronique) | 1 an |
| Kératite | 1 an |
| Cataracte | 10 ans |
| Radiodermites chroniques | 10 ans |
| Radionécrose osseuse | 30 ans |
| Leucémies | 30 ans |
| Cancer broncho-pulmonaire par inhalation | 30 ans |
| Sarcome osseux | 50 ans |
Source : Décret du 22 juin 1984
193 essais, une contamination qui dure
Les essais aériens se sont poursuivis pendant près de dix ans, jusqu’en 1974, avec à chaque fois une contamination importante des Tuamotu. Dès le 19 juillet 1966, un nouveau tir, baptisé Tamure, a lieu à Fangataufa. Il est encore plus puissant : 70 kilotonnes. Entre juillet et octobre 1966, six essais nucléaires sont organisés. Au total, 193 tirs ont été réalisés entre 1966 et 1996. Les sols et les eaux restent contaminés, les enfants naissent avec des malformations, les cancers se transmettent de génération en génération. Soixante ans après Aldébaran, la Polynésie française reste hantée par le poison des essais nucléaires.
Essais nucléaires en Polynésie : les chiffres 60 ans après
- Le 2 juillet 1966, la France faisait exploser sa première bombe atomique, Aldébaran, au-dessus de Moruroa : 28 kilotonnes, le double d'Hiroshima.
- 193 essais nucléaires ont été menés entre 1966 et 1996, dont 46 en plein air, sur les atolls de Moruroa et Fangataufa.
- Près de 110 000 personnes ont été exposées à des radiations, soit presque toute la population polynésienne de l'époque, selon des archives déclassifiées révélées en 2021.
- Les cancers de la thyroïde sont deux à trois fois plus élevés en Polynésie que chez les Maoris ou les Hawaïens.
- Seules 1 026 personnes ont été indemnisées fin 2024, dont 417 Polynésiens, sur 2 846 dossiers déposés depuis 2022.
- La France n'a jamais présenté d'excuses officielles. Un rapport parlementaire de 2025 recommande qu'elle demande « pardon ».
Sources
3 sources · 3 faits sourcés
