La façade de l’ancienne usine d’amiante de Canari, dans le Cap Corse, s’efface progressivement du paysage insulaire. D’ici juin 2026, le site aura totalement disparu.
Soixante ans après sa fermeture, le dernier vestige visible de l’exploitation d’amiante la plus importante de France tombe. Le chantier de démolition, engagé à l’automne 2025, achève sa phase finale. Le bâtiment, accroché à flanc de falaise en bordure de la RT80, menaçait de s’effondrer. L’État a décidé d’en finir.
Les équipes ont déjà produit 5 000 tonnes de gravats contenant de l’amiante, stockées sur place sous bâche. La façade s’effrite bloc par bloc, sous protocole strict. Pas de dispersion de particules, assure l’ADEME, en charge de l’opération. Les riverains, eux, se souviennent du nuage blanc permanent qui flottait au-dessus du village quand l’usine tournait.
1 400 ouvriers dans « l’enfer blanc »
Entre 1949 et 1965, le site a employé quelque 1 400 personnes, venues de toute la Corse et du continent[5]. L’usine pilote, lancée en 1928, traitait 30 tonnes de minerai par jour pour 400 à 600 kg d’amiante. Après-guerre, la production s’est envolée : 6 000 tonnes annuelles. Une filiale d’Eternit exploitait la carrière à ciel ouvert, 300 salariés y travaillaient en permanence au moment de la fermeture, le 12 juin 1965, à 10 heures du matin.
Les anciens appellent ça « l’enfer blanc ». Mimì Santini, 85 ans, ancien ouvrier, témoignait en novembre 2025 : « La poussière, on la mangeait. Moi, j’ai l’asbestose, j’ai des plaques pleurales. Je me demande comment je suis encore vivant. Tous mes amis, tous ceux qui travaillaient avec moi, ils ont tous disparu. L’un après l’autre. Il n’y en a plus. L’usine, c’était nous, on a tout pris[1]. »
Santini ramène chez lui, sans le savoir, l’amiante collé à ses vêtements. Les familles entières ont été exposées. Beaucoup sont mortes d’asbestose, de mésothéliomes. Le bilan sanitaire n’a jamais été établi de manière exhaustive, mais les anciens de Canari le résument ainsi : presque tous ceux qui ont travaillé là -bas sont morts de maladies liées à l’amiante.
Un gisement découvert en 1898, exploité jusqu’en 1965
C’est en 1898 qu’Ange-Antoine Lombardi, forgeron et maître mineur, découvre un filon à Canari[4]. L’amiante est alors un matériau stratégique. La France cherche à s’affranchir des monopoles russes et canadiens. Après un premier gisement dans le Queyras, les géologues prospectent en Corse, prolongement méridional de l’arc alpin.
En 1926, le contrat avec Eternit est signé. Les fouilles s’intensifient en 1928. Le site devient vite le principal gisement français d’amiante. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’exploitation ralentit, puis repart à plein régime en 1950. Quinze ans plus tard, l’usine ferme : le filon s’épuise, les coûts d’extraction deviennent prohibitifs face à la concurrence internationale.
L’usine s’arrête un matin de juin. Les sirènes se taisent. Le village perd son activité économique principale. La friche reste là , visible depuis la route côtière, témoin minéral d’une aventure industrielle dont personne ne parle plus vraiment jusqu’aux années 2000.
Pourquoi la démolition coûte 25 millions
25 millions d’euros pour effacer le site
L’État a engagé près de 25 millions d’euros pour sécuriser la carrière et démolir les bâtiments[3]. Les travaux de mise en sécurité de la mine ont débuté début 2025. La démolition des structures a commencé en octobre 2025, elle s’achèvera en mai ou juin 2026.
L’opération est complexe : le site est classé à l’inventaire général du patrimoine, les structures sont imbibées d’amiante, le terrain instable. L’ADEME a organisé des réunions publiques au premier trimestre 2025 pour expliquer le protocole aux habitants. L’enjeu : éviter tout empoussièrement des zones habitées proches.
Les gravats contaminés sont confinés sur place, puis évacués vers des centres spécialisés. Aucune valorisation n’est possible : l’amiante interdit toute réutilisation. Le coût du chantier reflète la dangerosité du matériau et la difficulté d’accès du site, suspendu entre route et falaise.
| Date | Événement |
|---|---|
| 1898 | Découverte du filon par Ange-Antoine Lombardi |
| 1926 | Contrat signé avec Eternit |
| 1928 | Début de l’exploitation, usine pilote (30 t/jour) |
| 1950 | Production industrielle à plein régime (6 000 t/an) |
| 12 juin 1965 | Fermeture définitive de l’usine |
| Octobre 2025 | Début des travaux de démolition |
| Juin 2026 | Fin prévue de la démolition |
Source : Mairie de Canari, Corse Net Infos
Une fresque de 80 mètres en hommage aux ouvriers
Une fois la façade tombée, une fresque de 80 mètres sera réalisée en hommage aux ouvriers de l’usine[1]. Le projet vise à garder trace de cette histoire dans le paysage, là où se dressait le bâtiment. La mémoire visuelle disparaît, mais la commune de Canari veut inscrire durablement le souvenir de ce que ses habitants appellent « la tragédie humaine ».
Le 12 juin 2015, cinquante ans jour pour jour après la fermeture, la mairie avait organisé une cérémonie d’hommage. Un film, réalisé à partir d’archives régionales, avait été projeté. Les images montraient des hommes travaillant dans un nuage blanc permanent, sans masque, sans protection. « Tout était dantesque », résume la commune sur son site officiel.
La fresque s’inscrit dans cette démarche mémorielle. Elle ne remplacera pas l’usine, mais elle signalera qu’ici, pendant seize ans, des centaines d’hommes ont payé de leur vie une production industrielle dont les dangers n’étaient pas reconnus, ou étaient ignorés.
Un pan de l’histoire industrielle corse
Canari était le principal site d’extraction d’amiante en France. D’autres petits gisements ont été exploités en Corse, notamment au col de Prato, à Piedicroce, Matra et Sant’Andréa-di-Cotone, mais aucun n’a atteint l’ampleur de Canari[4]. Le site du Cap Corse concentrait l’essentiel de la production nationale.
L’amiante était perçu comme un miracle industriel : résistant au feu, isolant, léger, malléable. Eternit en faisait des plaques ondulées, des tuiles, des conduits. Le matériau équipait les bâtiments publics, les logements, les usines. Personne ne parlait encore de fibres cancérogènes. Les premières alertes sanitaires sont venues bien plus tard, dans les années 1970 et 1980.
La fermeture de Canari en 1965 n’avait rien à voir avec la santé publique : c’est l’épuisement du filon et la concurrence étrangère qui ont eu raison du site. Les ouvriers licenciés ont cherché du travail ailleurs, souvent dans l’industrie continentale. Beaucoup sont tombés malades des années après avoir quitté l’usine.
Aujourd’hui, la friche industrielle achève de s’effacer. Dans quelques mois, il ne restera rien du bâtiment, hormis une fresque et des tonnes de gravats confinés. Le village de Canari retrouvera un paysage sans cette grande façade grise qui dominait la route côtière. Mais les plaques pleurales, l’asbestose, les cancers : ça, ça reste.
Canari et l'amiante : les dates clés
- La mine de Canari, découverte en 1898, était le principal gisement d'amiante de France
- L'usine a tourné de 1949 à 1965, employant 1 400 personnes au total, 300 au moment de la fermeture
- Mimì Santini, 85 ans, ancien ouvrier : « Tous mes amis qui travaillaient avec moi ont disparu »
- Les travaux de démolition ont débuté en octobre 2025 et s'achèveront en juin 2026
- 5 000 tonnes de gravats contaminés ont déjà été produites et stockées sur place
- Une fresque de 80 mètres sera réalisée en hommage aux ouvriers une fois la façade tombée
Sources
4 sources · 6 faits vérifiés
