Le ministre Jean-Noël Barrot défend un accord-cadre sur l’autonomie martiniquaise que son propre parti local conteste. Interpellé à Schoelcher le 2 juillet 2026, le vice-président du MoDem assume la contradiction.
La scène se déroule jeudi 2 juillet 2026, à Schoelcher, en marge d’une conférence sur la sécurité régionale co-présidée par trois ministres. Le MoDem Martinique organise un débat public. Michel Taube, journaliste, interpelle Jean-Noël Barrot. La question porte sur l’accord-cadre État-Collectivité territoriale de Martinique signé la veille. Un accord-cadre censé ouvrir la voie à une autonomie renforcée, alors même qu’une étude qualitative publiée l’an dernier par le MoDem local confirme le rejet massif de toute évolution statutaire par les Martiniquais.
Taube rappelle les conclusions de cette étude : l’opinion publique martiniquaise reste opposée à l’autonomie pouvant aller, selon les mots de Serge Letchimy, « jusqu’à une rupture ». L’organisme à l’origine de cette étude ? Le MoDem Martinique, parti de Barrot lui-même. Le paradoxe est frontal : comment le gouvernement peut-il signer un accord-cadre sur l’autonomie si les Martiniquais n’en veulent pas, y compris selon les propres travaux du parti au pouvoir ?
Un accord-cadre qui « n’acte rien », selon le ministre
Jean-Noël Barrot balaie la contradiction. « L’accord-cadre marque simplement la volonté de l’État de dialoguer avec les élus. Il n’acte rien et ne décrète aucune autonomie[1]. » Le ministre rappelle qu’il fait partie de ceux qui considèrent que la France gagnerait à décentraliser certaines compétences, en Outre-mer comme en métropole, et à accepter une certaine différenciation. Il ajoute : « Je sais que le sujet est particulièrement sensible dans des territoires où ont eu lieu des référendums et où se pose régulièrement la question de l’autonomie ou de l’indépendance. »
Le vice-président du MoDem voit dans l’accord-cadre une « manière pour l’État et la Collectivité de commencer à dialoguer sur la meilleure répartition possible des compétences ». Il exclut tout « point de rupture marquant une inflexion de la politique de l’État dans les Outre-mer ». Reste que cette défense passe sous silence l’étude de son propre parti, qui confirme le référendum de 2010. Ce jour-là , les Martiniquais avaient très largement refusé une évolution statutaire vers l’article 74 de la Constitution.
Le référendum de 2010 confirmé par l’étude MoDem de 2025
L’étude qualitative publiée en 2025 par le MoDem Martinique conclut sans ambiguïté : les Martiniquais ne souhaitent pas d’autonomie accrue. Ce résultat confirme le référendum de janvier 2010, lors duquel 79,3 % des votants avaient rejeté la transformation de la Martinique en collectivité unique régie par l’article 74. Ce seuil de refus, seize ans plus tard, reste ancré dans l’opinion locale.
Michel Taube insiste : face au discours de la grande majorité des élus martiniquais (mais pas tous) laissant croire que les Martiniquais seraient favorables à une autonomie pouvant aller jusqu’à une rupture, l’étude du MoDem Martinique vient contredire cette narration. Pourtant, l’État signe. Taube pose la question frontalement : « Est-ce qu’on ne se moque pas des Martiniquais, mais aussi des Français dans leur ensemble ? »
Pourquoi l'accord-cadre divise en Martinique
Le monde économique martiniquais rejette l’accord-cadre
Le consortium « Martinique Économique » a publié, le 3 juillet 2026, un communiqué sans équivoque. Le consortium souhaite le dialogue avec les pouvoirs publics et les élus afin de faire valoir les intérêts des entreprises, mais précise que cette participation ne saurait être interprétée comme une adhésion au projet. La position de Martinique Économique clame son « opposition à cette évolution institutionnelle et refuse tout blanc-seing ».
Les entreprises locales craignent une autonomie qui fragiliserait les liens économiques avec la métropole, les dispositifs fiscaux et les flux de capitaux. Elles redoutent une rupture qui accentuerait l’isolement du territoire. Cette prise de position du monde économique ajoute une nouvelle voix au refus exprimé par le MoDem Martinique et confirmé par le référendum de 2010.
Barrot assume la tension entre parti et gouvernement
Michel Taube souligne qu’il s’adresse « moins au ministre car il est forcément solidaire du gouvernement qu’au vice-président du MoDem ». Barrot ne conteste pas la contradiction. Il assume sa double casquette. En tant que ministre, il défend la ligne de l’exécutif : un accord-cadre qui ouvre le dialogue sans trancher. En tant que cadre du MoDem, il assume une vision décentralisatrice, même si elle entre en tension avec l’étude de son parti local.
Cette tension n’est pas nouvelle. Elle traverse toute la politique ultramarine française. Les élus locaux réclament plus de compétences, souvent au nom d’une représentation qu’ils affirment incarner. Mais les référendums successifs (Martinique 2010, Guyane et Guadeloupe 2010 également) montrent que les populations restent attachées à la République et refusent les évolutions statutaires vers l’article 74. L’accord-cadre de juillet 2026 relance ce débat sans le trancher.
Décentralisation ou rupture : la ligne de crête est mince
Barrot plaide pour une différenciation territoriale. Il rappelle que la France pourrait gagner à décentraliser certaines compétences, en Outre-mer comme en métropole. Cette position rejoint les travaux du Sénat et de plusieurs think tanks qui plaident pour une République décentralisée, capable de s’adapter aux réalités locales sans rompre l’unité nationale.
Mais la ligne est mince entre décentralisation et autonomie statutaire. L’article 74 de la Constitution offre un régime d’autonomie renforcée, utilisé en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie. Les Martiniquais ont refusé cette voie en 2010. Seize ans plus tard, l’étude du MoDem Martinique confirme ce refus. Pourtant, l’accord-cadre signé le 1er juillet 2026 relance la discussion sur une répartition de compétences qui pourrait, à terme, conduire vers l’article 74.
Michel Taube conclut son interpellation par un hommage à Jacques Barrot, père de Jean-Noël Barrot et figure de la démocratie chrétienne française. « Permettez-moi de saluer la mémoire d’une personne qui m’a beaucoup inspiré lorsque j’étais jeune : votre père, Jacques Barrot. Je suis Alsacien. En Alsace, nous sommes tous un peu démocrates-chrétiens. » Puis il précise, avec un clin d’Å“il : « Et permettez-moi de lever un doute : je ne suis pas membre du MoDEM, malgré ma cravate orange. » La salle applaudit.
Accord-cadre Martinique : les dates clés
- Le ministre Jean-Noël Barrot défend l'accord-cadre État-CTM signé le 1er juillet 2026
- Une étude du MoDem Martinique publiée en 2025 confirme le rejet de l'autonomie par les Martiniquais
- En 2010, 79,3 % des votants martiniquais ont refusé l'article 74 de la Constitution
- Le consortium Martinique Économique rejette l'accord-cadre le 3 juillet 2026
- Barrot assume la contradiction entre la position de son parti local et celle du gouvernement
Sources
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