Les grandes familles françaises cèdent progressivement du terrain dans le capital du CAC 40, au profit des fonds d’investissement internationaux. Retour sur une recomposition silencieuse.
Bernard Arnault reste l’incarnation la plus visible du capitalisme familial à la française. Président de LVMH, il contrôle un groupe dont le nom seul a suffi à apparaître 124 fois dans les colonnes des Echos en l’espace de quelques mois, sans même compter les mentions des marques du portefeuille : Dior, Louis Vuitton, Guerlain, Moët. Une omniprésence qui dit à elle seule le poids de l’empire dans l’économie française.
Pourtant, même ce modèle de concentration familiale montre ses limites. En janvier 2025, les profits de LVMH ont reculé de 17 %, au moment même où Arnault promettait, selon Le Monde, un “vent d’optimisme” venu des États-Unis. Dans un contexte de dissolution de l’Assemblée nationale et d’instabilité gouvernementale, les PDG du CAC 40 ont rarement exprimé autant d’inquiétude sur la fiscalité et la réglementation françaises.
L’autre grand exemple du capitalisme familial discret est la famille Mulliez. Derrière Auchan, Leroy Merlin, Decathlon, Kiabi ou encore Boulanger, une même structure de contrôle : quelque 130 enseignes ou marques, environ 700 000 employés dans le monde, un chiffre d’affaires combiné avoisinant les 100 milliards d’euros par an. Un empire géré depuis des décennies dans la plus grande opacité, au point que Le Monde l’a qualifié de modèle fondé sur “l’art du secret”.
LVMH et la presse : un cas d’école sur les conflits d’intérêts
Le rachat des Echos par LVMH, en 2007, avait cristallisé les tensions sur la concentration du capital dans les médias économiques français. Les journalistes du quotidien avaient fait grève deux jours, dénonçant “une grave menace pour l’indépendance éditoriale” et, plus largement, pour “la crédibilité de l’information économique en France” [1].
La mobilisation pointait un mouvement plus large : la presse française se retrouvait entre les mains d’un nombre restreint de groupes industriels. Le Figaro appartenait à Dassault, La Tribune était déjà dans le giron de LVMH, Lagardère s’affichait comme actionnaire de référence du Monde, lui-même lié à EADS via Airbus. Ce que les journalistes des Echos formulaient sans détour : “Le groupe LVMH pourrait utiliser le quotidien comme instrument d’influence.”
Ce schéma, à l’époque dénoncé comme une anomalie, illustre en réalité un trait structurel du capitalisme du CAC 40 : la porosité entre intérêts industriels, médiatiques et financiers, au sein de familles ou de conglomérats qui cherchent à sécuriser leur influence bien au-delà de leur cÅ“ur de métier.
Eiffage, cas pratique : l’entrée au CAC 40 et la montée des institutionnels
L’intégration d’Eiffage au CAC 40 illustre une autre tendance : la progression des groupes à actionnariat dispersé, où aucune famille ne détient le contrôle. Le groupe de BTP et concessions a publié un bénéfice net de 689 millions d’euros en 2025 [5], un dividende proposé de 4,80 euros par action (contre 4,70 en 2024), et un carnet de commandes en hausse à 29,9 milliards d’euros fin 2025.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Bénéfice net 2025 | 689 M€ |
| Dividende proposé 2026 (par action) | 4,80 € |
| Dividende 2025 (par action) | 4,70 € |
| Free cash-flow 2025 | 2,1 Md€ |
| Carnet de commandes fin 2025 | 29,9 Md€ (+3 %) |
| Dette financière nette | En baisse de 0,9 Md€ |
Source : Les Echos / Eiffage, résultats annuels 2025
Dans ce type de sociétés cotées sans actionnaire familial dominant, ce sont les fonds institutionnels, souvent américains ou britanniques, qui pèsent le plus lourd dans le capital. La gouvernance en est transformée : priorité au rendement trimestriel, pression sur les marges, arbitrage permanent entre investissement et distribution.
Pourquoi les familles françaises reculent dans le CAC 40
Le reflux des dynasties, fait structurel ou cycle ?
Les familles ne disparaissent pas du CAC 40. Arnault conserve un contrôle sans partage sur LVMH. Les Mulliez restent hors cote mais pèsent massivement sur la consommation française. D’autres dynasties industrielles maintiennent des participations significatives dans plusieurs grandes capitalisations.
Ce qui change, c’est le rapport de force global. Les fonds d’investissement internationaux accroissent mécaniquement leur part à chaque augmentation de capital, chaque succession difficile, chaque ouverture au marché. Les PDG du CAC 40 l’ont dit sans ambages en janvier 2025 : la fiscalité française, la réglementation croissante et l’instabilité politique renforcent la tentation de chercher des capitaux ailleurs [2].
Les CAC 40 français enregistraient des milliards d’euros de profits et de dividendes en année record, selon les données citées par la CGT [4]. Mais à qui profitent ces dividendes ? De plus en plus souvent, à des fonds dont le siège social n’est pas à Paris. La question de la souveraineté actionnariale n’est plus théorique.
Eiffage prévoit pour 2026 une croissance de l’activité à un rythme plus modéré qu’en 2025, mais une amélioration du résultat opérationnel et du bénéfice net. Son assemblée générale du 22 avril 2026 a mis au vote le renouvellement et l’élection de trois administrateurs indépendants. C’est le profil type du CAC 40 post-familial : gouvernance formalisée, actionnariat dispersé, institutionnels aux commandes.
CAC 40 et actionnariat : les chiffres à retenir
- Les profits de LVMH ont reculé de 17 % en 2025, selon Le Monde.
- L'empire Mulliez regroupe quelque 130 marques et emploie environ 700 000 personnes dans le monde.
- Eiffage a dégagé un bénéfice net de 689 millions d'euros en 2025 et rejoint le CAC 40.
- En 2007, les journalistes des Echos ont fait grève deux jours contre le rachat par LVMH.
- Le carnet de commandes d'Eiffage atteignait 29,9 milliards d'euros fin 2025, en hausse de 3 %.
Sources
4 sources · 4 faits sourcés
