Un pays qui laisse dépérir ses chars, ses frégates et ses munitions, mais qui trouve encore 5,9 milliards de livres pour ses sous-marins lanceurs d’engins : voilà le grand écart britannique. Le 29 juillet, Londres a confirmé cette rallonge destinée à faire avancer les Dreadnought, future colonne vertébrale de sa dissuasion, dont l’assemblage se poursuit au chantier BAE Systems de Barrow-in-Furness. Une somme considérable, pour un programme dont plus grand monde ne croit qu’il tiendra son budget.
La classe Dreadnought doit compter quatre bâtiments. Ils remplaceront les Vanguard actuels et sont censés garantir la permanence à la mer de la dissuasion britannique, ce principe de la patrouille ininterrompue qui constitue le socle de la crédibilité nucléaire d’une puissance. Le premier des quatre est en cours, le deuxième, baptisé Valiant, progresse, et les deux derniers, Warspite et King George VI, en sont aux premières phases de fabrication et d’aménagement.
Ces submersibles emportent les missiles balistiques américains Trident II D5. C’est cette capacité qui assure à Londres sa place au sommet de la table, notamment son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Le problème est que l’édifice montre partout ses fissures.
Une flotte Vanguard poussée bien au-delà de ses limites
Les Vanguard tournent à vide. Les patrouilles s’allongent parce que les bateaux attendent d’être entretenus dans des chantiers de maintenance nucléaire à bout de souffle. Le principe même de la permanence à la mer a peut-être connu des ruptures ces dernières années, même si le gouvernement britannique maintient qu’aucune interruption n’a eu lieu.
À cela s’ajoute une série d’humiliations techniques. Les deux derniers tirs d’essai publiquement reconnus du Trident II D5 par la Royal Navy se sont soldés par des échecs, en 2016 puis en 2024, ce qui pose une question redoutable : cette dissuasion à plusieurs dizaines de milliards fonctionne-t-elle vraiment le jour venu ? La commission des comptes publics du Parlement britannique a d’ailleurs relevé ces échecs de tirs sur des missiles fournis par les États-Unis, tout en réclamant au ministère de la Défense des données bien plus détaillées sur les coûts et les performances du programme nucléaire[3].
1,7 % du PIB pour le conventionnel, des milliards pour l’atome
Le contraste est le vrai sujet. L’outil conventionnel britannique est exsangue : trop peu de personnels, de chars, de véhicules blindés, d’artillerie, de munitions, d’avions de chasse, d’avions de transport, de frégates et de destroyers. En l’état, hors forces spéciales, cette armée n’est plus taillée que pour du maintien de la paix. Une fois retirés la dissuasion nucléaire, le renseignement et les pensions militaires, la dépense conventionnelle du Royaume-Uni tourne autour de 1,7 % du PIB. Londres a glissé dans les classements de l’OTAN, l’inflation ayant effacé les hausses affichées.
Le nucléaire militaire, lui, se porte à merveille. Neuf programmes du Defence Nuclear Enterprise dépassent chacun les 10 milliards de livres de coûts sur cycle de vie : les sous-marins d’attaque Astute, la modernisation de charge Astraea, la transformation de la base de Clyde, les Dreadnought, le campus des futurs matériaux, le programme de combustibles nucléaires, le SSN-AUKUS et la modernisation de la construction sous-marine. Dans le grand plan de modernisation présenté cette année, Londres a d’ailleurs annoncé 64 milliards de livres pour renouveler sa dissuasion, couvrant à la fois les Dreadnought, les futurs SSN-AUKUS et une charge nucléaire dite souveraine[1].
31 milliards annoncés, un dérapage quasi certain
Le programme Dreadnought est officiellement budgété à 31 milliards de livres sur sa durée de vie, avec une réserve de 10 milliards en cas d’aléas. Compte tenu du talent britannique pour faire déraper ses grands programmes d’armement, ce plafond sera presque à coup sûr enfoncé. Fin mars 2024, 17,4 milliards avaient déjà été dépensés, des chiffres actualisés étant attendus au retour du Parlement de sa pause estivale.
| Indicateur Dreadnought | Montant |
|---|---|
| Rallonge annoncée le 29 juillet | 5,9 milliards £ |
| Coût budgété sur cycle de vie | 31 milliards £ |
| Réserve pour aléas | 10 milliards £ |
| Déjà dépensé (fin mars 2024) | 17,4 milliards £ |
Source : BBC News
La leçon vaut au-delà de la Manche. La dissuasion océanique française repose, elle, sur une chaîne pleinement souveraine : SNLE conçus et construits par Naval Group à Cherbourg, missiles balistiques M51 d’ArianeGroup, charges du CEA. Le cas britannique rappelle le prix d’un choix historique différent, celui de la dépendance au Trident américain, et le danger d’un pays qui finance sa haute intensité nucléaire tout en laissant s’éroder l’outil conventionnel qui doit tenir le terrain. Une dissuasion crédible ne se suffit pas à elle-même : elle suppose une armée capable de combattre en dessous du seuil nucléaire. Londres l’apprend à ses dépens.
Sources
2 sources · 2 faits vérifiés

