La France consolide sa doctrine de souveraineté numérique sur plusieurs fronts simultanés : événement professionnel, rapport d’État, soutien à la cybersécurité et pression réglementaire sur les données de santé.
Le 30 juin, l’Espace Champerret à Paris accueille le premier Salon Souveraineté Numérique, placé sous le parrainage de la ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique. Deux jours de conférences, d’ateliers et de rencontres B2B réunissant quelque cent exposants français et européens, face à une audience composée exclusivement de DSI, RSSI, directeurs techniques et acheteurs publics. L’événement marque une étape dans la structuration d’un écosystème qui, jusqu’ici, se montrait surtout au fil d’initiatives dispersées.
Le signal est clair : la souveraineté numérique cesse d’être un slogan de tribune pour devenir un marché et un cadre opérationnel. Charlotte Marelli, directrice de projets réseaux du futur à la Direction générale des Entreprises, ouvre les conférences le matin même. D’autres représentants de la DGE prennent la parole sur des sujets aussi concrets que l’usage de la réglementation européenne comme levier de compétitivité, ou l’alliance État-entreprises sur le terrain de l’IA.
Un salon professionnel adossé à une pression réglementaire réelle
La DGE liste les trois raisons qui rendent l’exercice urgent : dépendance croissante aux plateformes extra-européennes, augmentation des menaces cyber, et maîtrise des données.[5] Ce triptyque n’est pas théorique. La CNIL a infligé une amende de cinq millions d’euros à Iqvia en mai 2026, rappelant que les données de santé restent une ligne rouge que les autorités françaises entendent défendre par la sanction.
Dans le même temps, France 2030 a sélectionné treize projets pour renforcer la cybersécurité, centrés sur la protection des données, le cloud et l’IA. Autant de briques concrètes d’un édifice dont le salon entend montrer la cohérence.[1]
Pour Alexandra André, CEO de French Tech Grand Paris, le constat est net : “La souveraineté numérique est aujourd’hui indissociable de la maîtrise des flux de données, des échanges inter-entreprises et des infrastructures d’intégration critiques, mais aussi de la capacité à déployer des usages d’intelligence artificielle de manière maîtrisée, sécurisée et conforme.”[3] Jocelyn Chamoreau, VP Sales France d’Axway, va plus loin sur le plan politique : “La souveraineté numérique n’est pas un slogan. C’est une responsabilité collective. Choisir une solution numérique, c’est décider où sont stockées les données des citoyens, qui les exploite et qui en capte la valeur.”
Ce que pointe le rapport du Conseil de l’IA et du numérique

Le Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique, coprésidé par Anne Bouverot et Guillaume Poupard, a publié un rapport détaillé sur la souveraineté numérique. Il soulève un paradoxe structurel : l’État affirme vouloir soutenir l’écosystème français, notamment via la commande publique, mais les modalités de financement restent inadaptées aux communs numériques et au logiciel libre.[2]
L’exemple de Pleias est édifiant. Le Common Corpus de cette société, classé troisième sur la plateforme Hugging Face et utilisé par des milliers d’acteurs, n’a bénéficié d’aucun financement public direct pour ses projets d’IA. Seuls une subvention i-Lab pour un projet connexe et une Bourse French Tech Emergence de BpiFrance ont été obtenus. Anastasia Stasenko, co-fondatrice de Pleias, a été auditionnée par le Conseil en avril 2026. Le rapport note aussi qu’une circulaire de février 2026 relative à la commande publique montre que l’État privilégie l’achat d’offres du marché au développement en interne, ce qui oriente les flux vers des acteurs établis plutôt que vers les communs ouverts.
Ce déséquilibre entre la rhétorique souverainiste et les flux financiers réels est précisément l’une des tensions que le salon et le rapport cherchent à mettre en lumière. Henri Verdier, ex-DSI de l’État, compare certaines entreprises à de simples “locataires” des géants du numérique, selon Le Monde Informatique. La formule résume bien l’enjeu : la France peut-elle passer du statut de locataire à celui de propriétaire de ses infrastructures numériques ?
Pourquoi la France peine à sortir de la dépendance numérique
La DSI de la Cnam, exemple concret d’une reprise en main
Le numéro 30 du magazine trimestriel du Monde Informatique, paru le 30 juin 2026, consacre son dossier à ce sujet et y illustre la démarche par un entretien avec Bintou Bot, DSI de la Caisse nationale d’assurance maladie. Son témoignage donne une mesure concrète de l’effort : “Nous modifions chaque année environ 20 % de notre parc applicatif”, indique-t-elle. Chez un opérateur public de cette taille, un tel rythme de renouvellement applicatif n’est pas anodin. Il témoigne d’une capacité à gérer activement les risques d’interruption de service et à maintenir une architecture qui ne soit pas entièrement tributaire d’un fournisseur unique.
Ce type de retour d’expérience est précisément ce que le salon entend mettre en avant, face à un marché qui manque souvent de cas d’usage documentés et reproductibles. Le programme prévoit des conférences donnant la priorité aux utilisateurs : DSI, RSSI, collectivités, administrations. Moins de discours de fournisseurs, plus de pratique terrain.
Le programme du 1er juillet et les questions qui fâchent

Le second jour du salon, le 1er juillet, met les sujets sensibles sur la table. Baptiste Clopt, chef de projets IA et souveraineté numérique à la DGE, anime une conférence intitulée “Souveraineté numérique : qui tire les ficelles ? L’alliance gagnante État-entreprises”. Le titre est presque une provocation dans un secteur où l’État est souvent accusé de sous-financer les acteurs qu’il dit vouloir protéger.
Blanche Loviton, chargée de mission IA à la DGE, clôture le programme sur un thème encore plus direct : “IA européenne : défendre nos valeurs tout en confrontant les grands modèles américains.” Le face-à-face avec les modèles d’OpenAI, Google ou Anthropic n’est plus esquivé. La question n’est plus de savoir si la France veut construire des alternatives, mais à quelle vitesse et avec quels financements elle peut le faire.[5]
Le rapport du Conseil IA cite Stéfane Fermigier, co-fondateur d’Abilian et co-président du CNLL, ainsi que Yann Lechelle, co-fondateur de Probabl et d’EuroStack, parmi les acteurs auditionnés. EuroStack, initiative visant à construire une pile technologique européenne de bout en bout, incarne cette ambition de sortir du seul discours réglementaire pour construire des alternatives industrielles réelles. La France dispose des acteurs, des institutions et d’une tradition d’ingénierie d’État. Ce qui manque, selon le rapport, c’est la cohérence des financements publics avec les objectifs affichés.
Souveraineté numérique 2026 : les faits à retenir
- Premier Salon Souveraineté Numérique à Paris les 30 juin et 1er juillet 2026, Espace Champerret.
- La DGE est partenaire de l'événement, placé sous le parrainage de la ministre déléguée au Numérique.
- La CNIL a condamné Iqvia à 5 M€ d'amende en mai 2026 pour usage non conforme de données de santé.
- France 2030 a sélectionné 13 projets de cybersécurité autour du cloud, des données et de l'IA.
- Le Common Corpus de Pleias, classé 3e sur Hugging Face, n'a reçu aucun financement public direct pour ses projets d'IA.
- La DSI de la Cnam modifie environ 20 % de son parc applicatif chaque année pour réduire les risques de dépendance.
Sources
4 sources · 5 faits sourcés
