TotalEnergies, Air Liquide, Air Products : pourquoi la concurrence menace déjà le mégaprojet hydrogène de Lhyfe

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Lhyfe a décroché une aide publique de 149 millions d’euros pour installer, à Gonfreville-l’Orcher près du Havre, un électrolyseur de 100 MW censé fournir de l’hydrogène bas carbone à l’industrie locale. Sur le papier, c’est une pièce majeure de la décarbonation de l’estuaire, avec une mise en service annoncée pour 2028 et un investissement total estimé entre 200 et 300 millions d’euros.

Mais sur le terrain, le projet se heurte à un verrou très concret, le foncier. Les parcelles nécessaires ne sont pas encore acquises, et l’une d’elles reste liée à Haropa Port via un bail longue durée au profit de Yara. Dans le même temps, la concurrence s’organise déjà autour de la raffinerie de TotalEnergies, avec des volumes et des contrats qui redessinent l’équilibre local avant même le premier coup de pelle.

Lhyfe vise 100 MW, mais le foncier bloque à Gonfreville

Le projet de Lhyfe doit s’implanter entre l’usine d’engrais de Yara et la raffinerie de TotalEnergies, un emplacement stratégique pour livrer des clients industriels sans multiplier les kilomètres de transport. L’électrolyseur est annoncé à 100 MW, une taille qui le fait changer de catégorie, on n’est plus sur une vitrine technologique, mais sur une unité pensée pour des besoins lourds et réguliers.

Le problème, c’est que l’implantation dépend de deux parcelles qui ne sont pas encore dans le giron du porteur de projet. L’autorisation environnementale est conditionnée à ce jalon, et un avis rendu en novembre 2025 a rappelé l’exigence de maîtrise foncière. Dans les coulisses, le terrain principal appartient toujours à Haropa Port et il est déjà couvert par un bail longue durée au profit de Yara, ce qui complique la mécanique.

Cette situation n’a rien d’un détail administratif. Sans sécurisation du foncier, les études continuent, mais le calendrier industriel perd en crédibilité, et les partenaires potentiels hésitent à s’engager sur des volumes. Marc, consultant en projets énergétiques dans l’Axe-Seine, résume le nud, une subvention, c’est une rampe de lancement, mais sans terrain tu n’as pas de pas de tir, tu restes au stade des plans.

Il y a aussi un enjeu d’image. Lhyfe a déjà perçu 18 millions d’euros sur l’enveloppe globale de 149 millions, et le déblocage du reste est lié à des étapes concrètes. Dans une zone où les industriels raisonnent en continuité d’exploitation, un retard foncier peut être lu comme un signal de fragilité, même si la technologie est solide. Et ça, face à des voisins installés, ça pèse tout de suite dans les arbitrages.

Yara veut remplacer 15% de gaz naturel grâce à l’hydrogène

Pour Yara, l’intérêt est direct, l’hydrogène produit doit contribuer à remplacer 15% du gaz naturel utilisé dans ses procédés. L’enjeu, c’est la décarbonation d’une usine d’engrais azotés décrite comme l’un des sites industriels les plus émetteurs en France. Le pari consiste à substituer une partie d’un intrant fossile par un hydrogène dit bas carbone, produit localement.

Dans la pratique, la question n’est pas seulement produire, mais produire de façon pilotable. L’approvisionnement électrique annoncé combine des énergies renouvelables disponibles sur le réseau et du nucléaire quand le renouvelable n’est pas au rendez-vous, à cause de l’intermittence. C’est un point sensible, parce que certains acteurs du secteur vendent du 100% renouvelable en communication, alors que l’équation réseau impose des compromis.

Sur l’emploi, les chiffres donnent une idée de l’ampleur. Le chantier est annoncé à plus de 100 emplois pendant la construction, puis environ 20 postes pérennes pour l’exploitation. C’est typique d’une installation très capitalistique, beaucoup de monde au montage, puis une équipe resserrée, plutôt qualifiée, sur la maintenance, la sécurité et la conduite des équipements. Pour un territoire industriel, ce n’est pas neutre, mais ce n’est pas non plus un raz-de-marée.

Marc, ingénieur process passé par la chimie, met une nuance que les discours officiels évitent, remplacer 15%, c’est déjà utile, mais ça ne transforme pas l’usine du jour au lendemain, et si le prix de l’électricité grimpe, tout le monde re-regarde ses calculs. Derrière la promesse climatique, il y a une réalité économique, l’hydrogène par électrolyse reste sensible au coût du kilowattheure, donc à la stabilité des contrats d’énergie.

TotalEnergies sécurise déjà 10 000 tonnes via Air Liquide Normand’Hy

Le voisin qui change la donne, c’est TotalEnergies. Sa raffinerie, gros consommateur d’hydrogène pour ses procédés, est au centre de plusieurs schémas d’approvisionnement. Le projet Normand’Hy porté par Air Liquide vise un électrolyseur de 200 MW à Port-Jérôme, et une partie des volumes est déjà fléchée vers la plateforme de Normandie, ce qui verrouille une partie du marché local.

Les chiffres sont parlants, la moitié de cette capacité est annoncée comme déjà réservée à la raffinerie, soit 10 000 tonnes par an d’hydrogène renouvelable. Un complément de 5 000 tonnes est mentionné dès le second semestre 2026, ce qui donne un horizon beaucoup plus proche que 2028. Quand un industriel peut sécuriser des tonnes sur contrat, il a moins de raisons d’attendre une autre unité encore en phase de calage.

Le financement public met aussi en perspective la compétition. Normand’Hy a reçu 190 millions d’euros d’aide, pour un investissement total annoncé à 400 millions d’euros. Face à ça, l’enveloppe de 149 millions pour Lhyfe reste massive, mais elle arrive dans un paysage où les grands acteurs ont déjà avancé leurs pions. Et dans une zone portuaire, l’accès aux utilités, aux raccordements et aux emprises devient un sport de contact.

Il faut aussi regarder la logique industrielle, TotalEnergies ne communique pas seulement sur des objectifs, mais sur des partenariats structurés. Un dirigeant d’Air Liquide, cité dans un communiqué, évoque des solutions concrètes de décarbonation et une production par électrolyse à échelle industrielle. Pour Lhyfe, ça signifie une chose, il ne suffit pas d’être innovant, il faut être bancable, contractualisé, et intégré dans la planification d’un site qui ne peut pas se permettre des ruptures d’alimentation.

Air Products annonce 70 000 tonnes importées en 2030, pression sur les prix

Autre paramètre qui pèse sur l’équation havraise, l’arrivée annoncée de l’Américain Air Products avec un terminal d’import d’hydrogène renouvelable dans les environs. Un contrat est déjà évoqué pour fournir 70 000 tonnes par an à partir de 2030, encore une fois pour alimenter la même plateforme industrielle. On change d’échelle, on parle de volumes qui peuvent remodeler la hiérarchie des fournisseurs.

Pour les industriels, l’import peut être une assurance, diversifier les sources, limiter la dépendance à une seule unité locale, et lisser les risques techniques. Mais pour un producteur local, c’est une pression directe sur le prix et sur la capacité à sécuriser des contrats de long terme. Marc, analyste de marché, tranche, si tu arrives avec une usine neuve, tu dois prouver que tu es compétitif face à de l’import déjà contractualisé, sinon tu deviens l’option de secours.

Le Havre et l’Axe-Seine ont une caractéristique, la logistique portuaire rend crédible l’import de molécules énergétiques, pas seulement l’hydrogène, mais aussi ses dérivés. Dans ce contexte, un électrolyseur local garde un avantage, la proximité, moins de dépendance aux chaînes internationales, et une intégration plus fine aux besoins du site. Mais il subit aussi une comparaison permanente, coût complet, fiabilité, calendrier, capacité à monter en charge.

Ce choc des modèles, production locale subventionnée face à import massif, pose une question politique. Les aides publiques visent à faire émerger une industrie européenne, mais les industriels, eux, cherchent avant tout la sécurité d’approvisionnement et le coût. Si les volumes importés deviennent la référence, les projets locaux doivent se différencier, par exemple par des contrats adossés à la décarbonation réglementaire, ou par des services, compression, stockage, flexibilité, qui justifient un prix plus élevé.

France 2030 finance 149 M, mais la cathédrale industrielle doit prouver

L’aide de 149 millions d’euros accordée à Lhyfe s’inscrit dans France 2030 et dans des dispositifs européens de type PIIEC, pensés pour accélérer des technologies de décarbonation. Le projet est estimé entre 200 et 300 millions d’euros, donc la subvention n’est pas un bonus marginal, c’est un pilier de la structure financière. D’où l’importance des jalons, et le fait que l’entreprise n’ait touché qu’une première tranche à ce stade.

Le calendrier annoncé, travaux envisagés à partir de la fin 2024 et mise en service attendue en 2028, entre en friction avec la réalité concurrentielle. Quand un voisin annonce des tonnes dès 2026, chaque mois compte. Et quand le foncier n’est pas verrouillé, l’incertitude se propage, aux fournisseurs, aux banques, aux clients. Dans l’industrie lourde, personne ne signe un contrat d’approvisionnement sur une promesse, même si elle est subventionnée.

Il y a aussi la question du récit, cette idée de cathédrale industrielle colle bien à un électrolyseur géant, mais elle peut se retourner contre le projet. Une cathédrale, c’est long à construire, ça coûte cher, et ça attire les critiques quand ça traîne. Marc, élu local qui suit les dossiers énergie, met les pieds dans le plat, si on met de l’argent public, il faut des preuves, des dates, des livrables, sinon les habitants retiennent juste le mot subvention.

Dans l’écosystème Lhyfe, l’entreprise rappelle qu’elle opère déjà trois sites en France, en Vendée, dans le Morbihan et en Haute-Garonne, ce qui crédibilise son savoir-faire opérationnel. Mais passer à 100 MW près du Havre, au milieu de géants industriels, c’est un autre sport. La réussite dépendra d’une séquence très simple à énoncer et très dure à exécuter, sécuriser les terrains, tenir l’autorisation, signer les volumes, puis construire sans dérapage majeur.

À retenir

  • Lhyfe dispose d’une aide de 149 M€ pour un électrolyseur de 100 MW attendu en 2028, mais le foncier n’est pas sécurisé.
  • Yara compte remplacer 15% de son gaz naturel par de l’hydrogène bas carbone produit localement.
  • TotalEnergies a déjà des volumes fléchés via Normand’Hy, avec 10 000 tonnes par an annoncées et des livraisons dès 2026.
  • L’import prévu par Air Products, 70 000 tonnes par an à partir de 2030, peut peser sur les prix et les contrats locaux.
  • Le déblocage complet des fonds dépend de jalons concrets, ce qui rend les retards plus sensibles politiquement.

Questions fréquentes

Quelle est la puissance de l’électrolyseur Lhyfe prévu près du Havre ?
Le projet porté par Lhyfe à Gonfreville-l’Orcher est annoncé à 100 MW. Cette puissance vise une production d’hydrogène bas carbone destinée à des usages industriels, en priorité pour contribuer à la décarbonation de l’usine d’engrais Yara.
Pourquoi le projet Lhyfe prend du retard à Gonfreville-l’Orcher ?
Le point de blocage principal concerne l’acquisition des parcelles nécessaires. Le terrain principal appartient encore à Haropa Port et fait l’objet d’un bail longue durée au profit de Yara, ce qui complique la finalisation des négociations et la sécurisation foncière attendue pour l’autorisation environnementale.
Quels volumes d’hydrogène sont déjà annoncés pour TotalEnergies via Normand’Hy ?
Le projet Normand’Hy d’Air Liquide, un électrolyseur de 200 MW, indique que la moitié de sa capacité est déjà réservée à la raffinerie TotalEnergies, soit 10 000 tonnes par an d’hydrogène renouvelable. Un complément de 5 000 tonnes est mentionné dès le second semestre 2026.
Combien d’emplois le projet Lhyfe doit-il générer ?
Les annonces évoquent plus de 100 emplois pendant la phase de construction, puis environ 20 postes permanents pour l’exploitation du site. Ce profil correspond à une installation industrielle fortement automatisée, nécessitant ensuite une équipe resserrée et qualifiée.
Quel est l’impact potentiel de l’import d’hydrogène prévu autour du Havre ?
Air Products prévoit un terminal d’import avec un contrat annoncé à 70 000 tonnes par an à partir de 2030 pour alimenter la plateforme industrielle locale. De tels volumes peuvent renforcer la sécurité d’approvisionnement des industriels, mais aussi accroître la pression concurrentielle sur les producteurs locaux et leurs prix.
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