Après Le Creusot et Saint-Marcel, c’est Jeumont qui entre dans le chantier. Framatome y consacre 103 millions d’euros pour reconvertir son site du Nord, avec un objectif précis : appliquer à la fabrication de pièces critiques des réacteurs EPR2 les méthodes de production qui ont fait leurs preuves dans l’automobile. Flux tendus, standardisation des procédés, réduction des délais de cycle, traçabilité industrielle renforcée. Des techniques rodées sur les chaînes de Volkswagen ou Toyota, désormais transplantées dans un secteur qui n’a pas l’habitude d’aller vite.
«C’est une petite révolution culturelle pour le nucléaire», résume-t-on chez Framatome. La formule dit l’essentiel : le programme EPR2, avec ses six réacteurs commandés par EDF, impose des volumes et des cadences que le nucléaire français n’a pas connus depuis les années 1980. Produire des générateurs de vapeur ou des pressuriseurs à l’unité, en mode artisanal de haute précision, ne suffit plus. Il faut tenir un rythme de série sans sacrifier les exigences de sûreté qui font la spécificité de cette industrie.
Jeumont, troisième maillon d’une transformation de site en site
La démarche n’est pas isolée. Framatome a déjà engagé des transformations similaires au Creusot et à Saint-Marcel, deux autres sites stratégiques de sa chaîne de production nucléaire. Jeumont s’inscrit dans cette même logique de montée en capacité industrielle, mais l’investissement de 103 millions d’euros en fait l’un des chantiers les plus lourds de cette séquence.
L’usine de Jeumont fabrique des composants qui entrent dans la structure primaire des réacteurs, des pièces soumises à des exigences de qualification extrêmement strictes. Adapter les méthodes automobiles à ce contexte suppose un travail de fond sur les process : standardiser sans déroger aux normes nucléaires, accélérer sans rogner sur les contrôles. C’est précisément ce paradoxe apparent que le programme cherche à résoudre.
Dans l’automobile, le juste-à-temps a été théorisé et pratiqué depuis des décennies. Les pièces arrivent au bon endroit, au bon moment, sans stock tampon coûteux. Les gammes de fabrication sont décrites avec une précision qui permet de former rapidement, de détecter l’anomalie tôt dans la chaîne plutôt qu’en bout de ligne. Ces réflexes, selon L’Usine Nouvelle, sont exactement ceux que Framatome veut ancrer à Jeumont.
103 millions d’euros pour tenir le calendrier EPR2
Le programme EPR2 d’EDF prévoit la construction de six réacteurs en France, avec une option sur huit supplémentaires. Pour que ce calendrier tienne, il faut que la filière fournisseurs soit capable de livrer les composants longue durée sans délai. Les générateurs de vapeur, les pressuriseurs, les grandes pièces forgées : leur fabrication mobilise des mois, parfois des années. Un retard à Jeumont se répercute mécaniquement sur le chantier de construction.
Les 103 millions d’euros engagés couvrent à la fois la rénovation des équipements industriels et la refonte des méthodes de travail. Machines-outils, systèmes de contrôle numérique, organisation des flux en atelier : tout est revu pour gagner en prévisibilité. La traçabilité des pièces, déjà très poussée dans le nucléaire pour des raisons réglementaires, doit en outre être compatible avec les outils de pilotage de production en temps réel, hérités des standards automobiles.
Ce type d’investissement a aussi une dimension sociale. Reconvertir un site industriel vers de nouveaux process exige de former les opérateurs, les techniciens de maintenance, les contrôleurs qualité. Les méthodes automobiles ont leur propre culture du poste de travail, de la communication visuelle, de la résolution de problème au plus près du terrain. Les faire adopter dans un environnement nucléaire, où la culture de la sûreté prime historiquement sur la culture de la productivité, n’est pas trivial. C’est là que réside la «révolution culturelle» évoquée par Framatome.
Une filière nucléaire qui s’outille pour la série
La France n’a pas construit de réacteur depuis l’EPR de Flamanville, dont la mise en service commerciale a accumulé années de retard et surcoûts massifs. Le chantier EPR2 doit tirer les leçons de cette expérience. L’un des enseignements, partagé par EDF et ses fournisseurs, pointe la nécessité d’industrialiser davantage, de moins improviser en cours de chantier, de traiter la construction d’un réacteur comme une gamme de fabrication répétable.
Framatome, filiale d’EDF spécialisée dans la conception et la fabrication de composants nucléaires, est au centre de cette ambition. Ses sites français constituent l’épine dorsale de la chaîne d’approvisionnement du programme. Jeumont, avec son savoir-faire en mécanique lourde, y tient une place spécifique. L’investissement annoncé confirme que l’entreprise mise sur la durée : les EPR2 représentent une commande qui s’étale sur plusieurs décennies, et les capacités construites aujourd’hui serviront bien au-delà des premiers réacteurs.
Du côté de la filière automobile française, le transfert de méthodes dans d’autres industries n’est pas nouveau. Les fournisseurs de rang 1 ont depuis longtemps exporté leurs standards lean vers l’aéronautique, le ferroviaire, le médical. Que le nucléaire franchisse ce pas est un signal de maturité industrielle, mais aussi d’urgence : les délais du programme EPR2 ne laissent pas la place à une montée en compétence progressive. Il faut aller chercher l’efficacité là où elle existe déjà, quitte à bousculer des habitudes de travail solidement ancrées.
Selon Billet de France, la transformation du site de Jeumont s’inscrit dans une mue industrielle plus large que Framatome conduit sur l’ensemble de ses établissements français. Le montant total engagé sur l’ensemble des sites dépasse largement la seule enveloppe de Jeumont. Ce que l’entreprise construit, c’est une capacité de production en série pour des pièces qui n’ont jusqu’ici été fabriquées qu’en petits nombres. C’est précisément ce saut d’échelle que l’emprunt aux méthodes automobiles est censé rendre possible.


