Thales vient de décrocher un contrat auprès de l’armée de l’air espagnole pour la fourniture d’un système de navigation aérienne tactique déployable, résilient au brouillage. L’accord passe par l’agence d’achat de l’OTAN, ce qui ouvre la porte à d’autres pays membres.
Le groupe français a été sélectionné par la NSPA, l’Agence de soutien et d’acquisition de l’OTAN, pour équiper l’armée de l’air et de l’espace espagnole de son système D-TACAN (Deployable Tactical Air Navigation). Ce dispositif offre une capacité de navigation tactique autonome, conçue pour fonctionner y compris lorsque les signaux des systèmes mondiaux de navigation par satellite (GNSS) sont indisponibles ou brouillés. Dans un contexte de guerre électronique accrue, la capacité à maintenir une navigation précise sans dépendre du GPS ou de Galileo devient un enjeu stratégique de premier plan.
L’architecture du système permet un déploiement rapide sur le terrain. Il a été pensé pour soutenir les opérations militaires aériennes dans des zones où l’infrastructure est limitée ou compromise. Le contrat prévoit non seulement la fourniture du matériel, mais aussi un soutien logistique intégré : pièces de rechange, formation du personnel, documentation technique électronique. L’objectif est d’assurer le maintien en condition opérationnelle sur le long terme, sans que l’Espagne ne dépende d’une chaîne d’approvisionnement externe fragile.
La fabrication du D-TACAN s’effectuera à Gorgonzola, près de Milan, dans les installations italiennes de Thales. L’intégration finale et la maintenance seront assurées directement par les équipes de Thales en Espagne[1]. Cette répartition géographique illustre la stratégie industrielle du groupe, qui combine des centres de production européens spécialisés et des capacités locales de service. Le choix de Gorgonzola s’inscrit dans la continuité des investissements radar de Thales en Italie, déjà engagés pour d’autres programmes de surveillance aérienne.
Un contrat passé par l’OTAN : effet vitrine pour les 32 membres
La particularité de ce contrat tient au canal d’acquisition. En passant par la NSPA, l’agence d’achat commune de l’Alliance atlantique, l’accord bénéficie d’une visibilité auprès de l’ensemble des 32 pays membres. Les autres nations pourront évaluer le système en conditions opérationnelles et, le cas échéant, en commander à leur tour sans passer par un processus d’appel d’offres national complexe. Pour Thales, c’est un levier commercial significatif : un client initial peut en entraîner plusieurs autres, par simple effet de référence.
Cette logique de mutualisation des acquisitions militaires s’est intensifiée depuis le retour de la guerre de haute intensité en Europe. Plusieurs programmes d’armement passent désormais par des agences communes pour réduire les délais, harmoniser les standards et peser davantage face aux fournisseurs. La NSPA joue ce rôle pour l’OTAN depuis des décennies, mais son activité a repris de la vigueur avec la montée des dépenses de défense dans toute l’Europe.
Le D-TACAN espagnol rejoint ainsi une gamme de systèmes tactiques déployables qui ont déjà fait leurs preuves dans d’autres pays membres. Thales a livré plus de 285 radars de la famille Ground Master dans plus de 35 pays[4]. Cette assise commerciale permet au groupe de proposer des solutions intégrées, où navigation, surveillance aérienne et défense sol-air peuvent s’articuler dans une architecture commune. L’interopérabilité devient un argument de vente aussi important que la performance technique brute.
Carnet de commandes en hausse de 21 % au premier semestre

L’annonce du contrat espagnol intervient dans un contexte commercial favorable pour Thales. Le groupe a enregistré une prise de commandes de 12,47 milliards d’euros au premier semestre 2026, en hausse de 21 % par rapport à la même période de l’année précédente[5]. Ce niveau dépasse largement les prévisions des analystes, qui tablaient sur une progression d’à peine 1 %. Thales a comptabilisé 18 commandes de plus de 100 millions d’euros chacune sur les six premiers mois de l’année, un record.
Les dépenses d’investissement du groupe dans la défense ont augmenté de plus de 40 % entre 2024 et 2026, pour atteindre environ 830 à 850 millions d’euros cette année[4]. Ces sommes financent l’extension des capacités de production radar en France et aux Pays-Bas, la modernisation d’installations en Belgique, en Allemagne et au Royaume-Uni, ainsi que des investissements en ingénierie et en systèmes d’information. La production de radars de défense aérienne a été multipliée par quatre entre 2021 et 2025, et Thales a signé en juin dernier un partenariat stratégique avec le ministère néerlandais de la Défense pour augmenter de 60 % la production d’antennes entre 2025 et 2028.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Prises de commandes S1 2026 | 12,47 Md€ |
| Hausse prise de commandes S1 2026 / S1 2025 | +21 % |
| Commandes > 100 M€ (S1 2026) | 18 |
| Investissements défense 2026 | 830-850 M€ |
| Hausse investissements défense 2024-2026 | +40 % |
| Radars Ground Master vendus | 285+ (35 pays) |
Source : Baird Maritime / ReutersThales
En juillet, Thales a relevé ses objectifs de prise de commandes et de génération de trésorerie pour l’année en cours, portant son ratio book-to-bill (commandes sur chiffre d’affaires) à 1,1 contre 1 auparavant. Le groupe maintient par ailleurs une prévision de croissance organique des ventes entre 6 et 7 %, et une marge d’EBIT ajusté comprise entre 12,6 et 12,8 %. Les marges opérationnelles du premier semestre ont dépassé les attentes des analystes, portées notamment par les activités de surveillance et de défense aérienne.
Enjeux stratégiques du système D-TACAN pour l'OTAN
De la navigation tactique au rachat d’Exail : une intégration verticale dans les systèmes de mission
Le contrat D-TACAN s’inscrit dans une stratégie plus large de Thales : maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur des systèmes de mission militaires, de la navigation à la détection en passant par l’interception. Le groupe a annoncé ce mois-ci son projet de rachat d’Exail Technologies, spécialiste français des drones navals et des systèmes de navigation inertielle, pour environ 3,9 milliards d’euros. La transaction devrait se conclure au second semestre 2027[5]. Exail apporte une expertise critique en guerre sous-marine et en positionnement de haute précision, deux domaines où Thales cherchait à renforcer sa position.
Parallèlement, Thales a signé en juin, lors du salon Eurosatory 2026, un accord de coopération stratégique avec Destinus, société spécialisée dans les intercepteurs hypersoniques et les effecteurs longue portée. L’objectif est de développer des solutions intégrées de défense aérienne multicouches, associant radars de surveillance (comme le GroundMaster 200 MMA), systèmes d’engagement et intercepteurs à longue portée[3]. Destinus apporte ses technologies d’interception rapide, Thales son expertise en architecture de systèmes critiques, en intelligence artificielle pour la décision tactique et en production industrielle à grande échelle.
Ces partenariats et acquisitions répondent à une même logique : offrir des systèmes complets, interopérables et évolutifs, capables de fonctionner ensemble dans des environnements de guerre électronique et de menaces hybrides. La navigation autonome, comme celle du D-TACAN, n’est qu’une brique. Mais elle devient critique dès lors que l’adversaire peut neutraliser les constellations GNSS par brouillage, leurrage ou cyberattaque. En intégrant cette capacité à des radars de surveillance et à des systèmes de défense sol-air, Thales construit une offre cohérente pour les armées européennes qui cherchent à réduire leur dépendance aux infrastructures satellitaires américaines.
Le titre Thales a progressé de 2,4 % à la Bourse de Paris le jour de l’annonce du contrat espagnol, signe de la confiance des investisseurs dans la dynamique commerciale du groupe. Cette performance boursière reflète aussi l’attente du marché vis-à-vis d’autres contrats similaires, notamment auprès de pays d’Europe centrale et orientale, où les budgets de défense augmentent rapidement et où la question de la résilience au brouillage GPS est devenue prioritaire.
Contrat Thales-Espagne : ce qu'il faut retenir
- Thales fournit à l'Espagne un système de navigation tactique déployable résistant au brouillage GPS
- Le contrat passe par la NSPA, agence d'achat de l'OTAN, ouvrant la porte aux 32 pays membres
- Fabrication à Gorgonzola (Italie), intégration et maintenance en Espagne
- Thales a enregistré 12,47 Md€ de commandes au S1 2026, en hausse de 21 %
- Le groupe investit 830-850 M€ dans la défense en 2026, soit +40 % en deux ans
- Rachat d'Exail Technologies pour 3,9 Md€ prévu au S2 2027
Sources
4 sources · 6 faits vérifiés

