Une start-up parisienne affirme avoir mis au point un revêtement furtif de quelques microns d’épaisseur, capable d’absorber 90 % des fréquences radar. Kyneon vise une production industrielle dès 2027, avec en ligne de mire les drones de combat.
La furtivité reste l’un des domaines les plus verrouillés de l’aéronautique militaire. Depuis quarante ans, les États-Unis en détiennent les clés. Lockheed a lancé le F-117 Nighthawk à la fin des années 1970, Northrop a produit vingt et un B-2 Spirit à plus de deux milliards de dollars l’unité, puis sont venus le F-22, le F-35 et aujourd’hui le B-21 Raider. Quatre décennies de programmes classifiés, de laboratoires fermés et de budgets colossaux dont personne ne connaît la composition exacte des matériaux.
Le principe de la furtivité repose sur deux leviers. La forme d’abord : un fuselage anguleux ou courbe renvoie les ondes ailleurs que vers l’émetteur, ce qui impose de concevoir l’appareil autour de cette contrainte dès la planche à dessin. Les matériaux ensuite : des revêtements absorbants transforment l’énergie de l’onde radar en une chaleur infime au lieu de la réfléchir. C’est ce qui donne au B-2 sa couleur mate caractéristique.
Ces revêtements traînent trois défauts connus. Leur poids grignote la charge utile et le rayon d’action. Leur fragilité impose une maintenance lourde : l’entretien du B-2 exige des hangars climatisés et des dizaines d’heures de travail par heure de vol[1]. Leur efficacité, enfin, se limite à des bandes de fréquences relativement étroites, ce qui laisse des angles morts face à certains radars, notamment ceux qui travaillent en ondes longues.
Une membrane de quelques microns, plus légère qu’une couche de peinture
Kyneon, société créée en janvier 2026 et hébergée à l’Institut Pierre-Gilles de Gennes, à Paris, affirme avoir franchi un cap. Ses trois fondateurs, Ilies Belayachi, le physicien Samuel Hidalgo-Caballero et l’ancien militaire Olivier Dujardin, spécialiste du renseignement électromagnétique, promettent un revêtement dix fois moins épais que les solutions actuelles. Une membrane de quelques microns, plus légère qu’une couche de peinture, qui absorberait 90 % des fréquences radar.
Sur le papier, un revêtement qui pèserait quelques centaines de grammes par mètre carré, se collerait en kit prédécoupé et couvrirait cinq bandes de fréquences répondrait à un vrai manque. Surtout à l’heure des drones, où chaque gramme compte davantage que sur un bombardier de 170 tonnes.
La société décrit son produit comme une peau de silicone dans laquelle sont dispersés des éléments comme la ferrite, le graphène ou le carbone. La formulation exacte reste confidentielle. Kyneon revendique une couverture des bandes L, S, C, X et Ku, soit un spectre allant de 1 à 18 GHz, qui englobe la plupart des radars de surveillance et de guidage en service.
Un démonstrateur européen de drone de combat comme cible

L’entreprise vise avant tout les drones de combat. Le démonstrateur nEUROn, programme européen piloté par Dassault Aviation avec six pays partenaires, a déjà démontré la faisabilité technique d’un drone furtif. En octobre 2024, la France a annoncé le développement d’un drone de combat destiné à accompagner le Rafale dans son standard F5. C’est précisément ce type d’appareil que Kyneon cherche à équiper.
L’industrialisation est annoncée pour 2027. Kyneon a intégré la promotion défense 2026 du studio Hexa, qui soutient financièrement le projet. Aucun montant de levée de fonds n’a été communiqué. Aucun client, aucun contrat, aucun essai validé par un organisme tiers n’a été rendu public à ce jour.
Tous les chiffres avancés proviennent de l’entreprise ou de son investisseur, qui a un intérêt évident à valoriser sa participation. Aucun essai en chambre anéchoïque, une salle tapissée de mousse absorbante où l’on mesure la signature radar d’un engin sans écho parasite, n’a encore été validé par un organisme indépendant. La Direction générale de l’armement n’a fait aucune déclaration sur ce dossier.
Pourquoi la furtivité reste un enjeu critique
Une histoire qui commence par une ironie soviétique
L’histoire de la furtivité commence par une ironie que peu de gens connaissent. En 1962, un physicien soviétique nommé Petr Ufimtsev publie un article théorique sur la diffraction des ondes électromagnétiques par les arêtes vives. Le texte est jugé sans intérêt militaire par sa hiérarchie, qui autorise sa diffusion. L’US Air Force le fait traduire en 1971. Chez Lockheed, un ingénieur du bureau d’études Skunk Works comprend que ces équations permettent de calculer précisément comment un avion renvoie les ondes radar. Sept ans plus tard naît le F-117 Nighthawk, premier appareil furtif opérationnel de l’histoire, avec sa silhouette à facettes caractéristique.
À partir de là , les États-Unis creusent un écart que personne n’a comblé depuis. Cinquante-neuf F-117 produits, puis le B-2 Spirit de Northrop, bombardier à aile volante dont les vingt et un exemplaires ont coûté plus de deux milliards de dollars pièce, environ 1,7 milliard d’euros. Puis le F-22, le F-35, et aujourd’hui le B-21 Raider.
Si Kyneon parvient à tenir ses promesses et à franchir les étapes de validation, la France pourrait disposer d’une brique technologique critique pour ses futurs systèmes de combat aériens. Mais entre les annonces et la qualification opérationnelle, le chemin reste long. La furtivité ne se décrète pas en laboratoire : elle se valide au radar, en soufflerie et sur le terrain.
Furtivité radar : ce que promet Kyneon
- Kyneon, start-up parisienne créée en janvier 2026, développe un revêtement radar-absorbant de quelques microns d'épaisseur
- La société revendique une absorption de 90 % des fréquences radar sur cinq bandes (L, S, C, X, Ku), entre 1 et 18 GHz
- Aucun essai validé par un organisme tiers ni aucun contrat client n'a été rendu public à ce jour
- L'industrialisation est annoncée pour 2027, avec le drone de combat du Rafale comme cible prioritaire
- Le démonstrateur nEUROn et le drone du Rafale F5 constituent les programmes européens de référence en matière de furtivité
- Depuis le F-117 Nighthawk (années 1970), les États-Unis dominent la furtivité opérationnelle sans concurrent équivalent
Sources
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