Imaginez la scène. Nous sommes en 1996 et l’un des avions les plus reconnaissables de la planète sort discrètement des ateliers d’Air France à Orly. Sauf que l’élégant fuselage blanc a disparu : le Concorde F-BTSD est désormais recouvert d’un bleu électrique spectaculaire, avec Pepsi écrit en lettres géantes.
Ce n’est pas une maquette et encore moins un montage publicitaire. Pepsi a réellement transformé un Concorde Air France en panneau publicitaire supersonique pour accompagner le lancement de sa nouvelle identité visuelle bleue. L’opération s’inscrivait dans « Project Blue », une campagne internationale pour laquelle Pepsi avait prévu environ 500 millions de dollars de dépenses publicitaires.
Et pour réussir son coup, le géant américain du soda avait choisi une formidable vitrine technologique européenne. Car trente ans plus tard, voir ce Concorde français vêtu de bleu rappelle aussi une réalité assez savoureuse : pour créer l’une des campagnes publicitaires les plus spectaculaires de son époque, Pepsi avait besoin d’un avion qu’aucun appareil commercial moderne n’a véritablement remplacé.

Air France prête son Concorde à Pepsi
Pepsi cherchait alors un moyen spectaculaire de faire connaître sa nouvelle identité. La marque abandonnait progressivement son habillage rouge, blanc et bleu pour faire du bleu sa couleur dominante, et voulait créer un événement capable de dépasser largement les écrans de télévision.
L’idée du Concorde était redoutable. Pepsi s’est intéressé aux deux compagnies exploitant commercialement le supersonique, British Airways et Air France. C’est finalement la compagnie française qui participa à l’opération avec le F-BTSD, surnommé « Sierra Delta ».
Le choix avait quelque chose de délicieux : une entreprise américaine engagée dans une guerre commerciale mondiale contre Coca-Cola allait utiliser l’un des plus grands symboles de l’industrie aéronautique européenne pour attirer les regards. Et pas n’importe lequel : le Concorde d’Air France pouvait croiser à Mach 2,02, soit environ 2 170 km/h, à près de 18 000 mètres d’altitude.
2 000 heures de travail pour transformer l’Oiseau Blanc
Repeindre un avion de ligne est déjà une opération sérieuse. Repeindre un Concorde l’était encore davantage. Les travaux ont été réalisés en mars 1996 dans les installations de maintenance d’Air France à Paris-Orly.
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Selon les archives consacrées à l’appareil, environ 200 litres de peinture et 2 000 heures de travail ont été nécessaires. Le projet devait rester secret jusqu’à sa présentation officielle. Une fois peint, l’appareil aurait même été dissimulé sous une protection en papier afin de préserver l’effet de surprise.
Le résultat était spectaculaire. Le fuselage bleu vif tranchait complètement avec la traditionnelle livrée blanche du Concorde. Les ailes, en revanche, restaient blanches. Et ce détail n’avait rien d’esthétique.
La peinture bleue posait un problème à Mach 2
Le blanc du Concorde avait une fonction bien plus importante qu’on pourrait l’imaginer. À vitesse supersonique, le frottement de l’air provoquait un échauffement considérable de la structure. Une peinture foncée absorbe davantage la chaleur qu’une peinture blanche.
Il a donc fallu étudier les conséquences de cette nouvelle livrée. Aérospatiale donna son accord pour le fuselage bleu, mais les ailes devaient conserver leur couleur blanche, notamment en raison des contraintes thermiques et de la présence du carburant.
Autre conséquence étonnante : le Concorde Pepsi ne pouvait pas maintenir sa vitesse maximale aussi longtemps qu’un appareil portant sa livrée normale. Les informations historiques disponibles indiquent qu’il devait limiter son maintien à Mach 2,02 à environ 20 minutes, alors qu’aucune restriction particulière n’était nécessaire sous Mach 1,70.
Autrement dit, Pepsi avait réussi à transformer l’avion de ligne le plus rapide du monde en publicité géante, mais la couleur de cette publicité l’empêchait temporairement d’exploiter pleinement ses performances.
De Londres à Madrid, le Concorde bleu fait son spectacle
Le grand dévoilement a lieu le 2 avril 1996 à Londres-Gatwick. Pepsi ne fait évidemment pas les choses à moitié. Cindy Crawford, Claudia Schiffer et André Agassi participent au lancement de la nouvelle identité de la marque.
Le Concorde entame ensuite une véritable tournée. Londres, Dublin, Stockholm, Paris, Beyrouth, Dubaï, Djeddah, Le Caire, Milan ou encore Madrid voient passer l’étonnant supersonique bleu. Les archives de Heritage Concorde comptabilisent 16 vols dans le cadre de l’opération, déplacements techniques compris, et dix villes visitées.
À Madrid, la presse espagnole de l’époque décrit déjà l’appareil comme la vitrine d’une campagne de 500 millions de dollars destinée à réduire l’écart entre Pepsi et Coca-Cola. Quelques jours plus tard, le F-BTSD rentre à Orly et retrouve progressivement sa traditionnelle livrée Air France.

Trente ans plus tard, le Concorde reste sans véritable successeur
C’est peut-être ce qui rend aujourd’hui cette histoire encore plus savoureuse. En 2026, trente ans après l’opération Pepsi, le Concorde conserve une aura extraordinaire. Air France vient d’ailleurs de célébrer les 50 ans de son premier vol commercial, effectué le 21 janvier 1976 entre Paris, Dakar et Rio de Janeiro.
Avec ses quatre turboréacteurs Rolls-Royce/Snecma Olympus 593, ses 62 mètres de longueur et sa vitesse de croisière de Mach 2,02, l’appareil reste une démonstration impressionnante de ce que l’industrie aéronautique européenne avait réussi à mettre en service commercial il y a un demi-siècle.
Petit cocorico, donc, mais sans réécrire l’histoire : le Concorde était le fruit d’une coopération franco-britannique. La France y apportait notamment Aérospatiale et Snecma, tandis que le Royaume-Uni participait avec British Aircraft Corporation et Rolls-Royce. L’exemplaire Pepsi, lui, était bien exploité par Air France, préparé à Orly et envoyé autour du monde sous pavillon français.
Et il y a quelque chose d’assez réjouissant dans cette histoire. En pleine guerre mondiale des sodas, avec des centaines de millions de dollars consacrés à la communication, Pepsi aurait pu choisir presque n’importe quel support publicitaire. Pour faire tourner les têtes, la marque américaine a finalement choisi un Concorde Air France capable de dépasser 2 000 km/h.
Trente ans plus tard, les canettes bleues de 1996 ont largement disparu des mémoires. Le Concorde, lui, fait toujours rêver.

